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Quelques mois à Evry

dimanche 12 Mai 2019, par Anne Savelli

Serpenter entre la gare, la cathédrale, l’allée Jacquard et la place de l’Agora. Passer le parking du Carrefour, longer les Champs-Élysées (ici, un boulevard), admirer la rousseur des arbres, compter les branches en fleurs. Se forger des points de repères dans ce que la marche offre de solitude, inscription dans le décor de ce qui ne dure pas (les travaux, les modes saisonnières, les rideaux de fer des boutiques baissés ou relevés selon des degrés qui varient) et ce qui se maintient dans cette ville nouvelle (la Maison du silence, les Pyramides, la Seine et tout ce qu’on ignore). Se créer une ville à soi, une cité miniature mais reliée à d’autres, qu’on connaît, a connues, qu’on invente, qu’on projette. Écouter les gens dans les trains.
Un jour, les surveillants à l’entrée du lycée se souviennent de vous. Très vite, vous dessinez des lignes invisibles entre le hall, l’auditorium, la salle des profs, le CDI, petite toile mentale dont le centre serait, par circonvolutions, un bureau où écrire, les micros de la webradio, les rayons des bibliothèques. Tablettes, claviers, romans et dictionnaires. Vitres, pelouse, ciel. Pendule, sonnerie musicale qui rythme les entrées, sorties, organise le ballet semaine après semaine. Déplacements de ceux qui écoutent, écrivent, lisent, relisent, tapent leur texte durant les heures d’atelier. Déplacements de leurs phrases, de la ponctuation, parenthèses qui permettent aux villes passagères de s’imaginer un avenir, de dire la douceur comme la dureté du cadre : dans l’acte d’écrire il y a un monde en soi, oui, qui avance, s’ébauche, dont personne ne peut dire où il le conduira. Il y a le désir de guider et le plaisir de perdre, de se perdre, de se laisser surprendre par ce que les mots veulent de nous. Vous croyiez en avoir fini avec ce qu’il y avait à écrire ? C’est maintenant que tout commence, au contraire.

C’est pourquoi, grand merci aux élèves d’avoir joué le jeu, d’avoir osé lire leurs textes et écouté ceux des autres. Merci à eux de m’avoir fait partager leurs points de vue, leurs expériences et d’avoir accepté l’échange. Merci également, bien sûr, à toute l’équipe du lycée du Parc des Loges et à sa proviseure, Madame Pageron, aux enseignants, au premier rang desquels Cécile Fruh, Édith Alexandre, Clémence Roux, Leïla Sepho, Joan Neyroud et Sandrine Amina, à Monsieur Longuet de la Mairie d’Évry ainsi qu’à la DRAC, à la commission des résidences Ile-de-France (à Isabelle Reverdy, en particulier, et à Patrick Souchon de l’Académie de Versailles), aux commerçants de la rue Daguerre, dont la librairie La Petite lumière où j’ai pu faire une lecture de mon livre, Décor Daguerre. Merci aux artistes invités : la danseuse Magali Albespy, apparue en plein cours de sport ; l’écrivain et informaticien Joachim Séné, venu au-devant d’étudiants de BTS informatique. Je n’oublie pas non plus Franck Senaud, qui a organisé une visite d’Évry tôt le matin, ni l’écrivain et architecte Emmanuel Delabranche, dont le texte Je voudrais une ville a inspiré les premiers ateliers, suivi du roman Village de Joachim Séné. Merci encore aux membres du collectif artistique auquel j’appartiens, L’aiR Nu, qui ont suivi et encouragé mes propositions. Tous m’ont aidée à mener à bien cette résidence durant l’année scolaire.

Avant d’en finir avec ces remerciements, qu’on me permette une pensée pour Agnès Varda, dont la silhouette manque désormais à la rue Daguerre.

Enfin (je ne résiste pas à ce plaisir), qu’on me permette de conclure ce mot avec un inventaire – incomplet ! – de ce que nous avons fait cette année avec les élèves, ensemble ou séparément. De l’automne au printemps, nous nous sommes rendus à Paris ; avons assisté à une conférence à l’Ircam sur le bruit de la ville, visité le musée des Arts et métiers. Nous avons longé la Seine, passé des ponts, sommes entrés dans les catacombes, avons arpenté le musée Nissim de Camondo, celui d’Orsay et le parc de Monsouris. Nous avons crié dans une salle anéchoïque, nous sommes pris pour Cléo de cinq à sept, avons demandé rue Daguerre où donc était Agnès Varda (nous ne l’avons pas rencontrée mais aurions pu, alors). Nous avons bu un verre chez Tina, interviewé le boucher, fait des selfies avec Squeezie puis visité les rues d’Évry. Nous avons vu un documentaire montrant la naissance de la ville ; le site web du Désordre de Philippe de Jonckheere où la vie quotidienne apparaît autrement ; la tombe de Marguerite Duras au cimetière Montparnasse, ses fleurs et ses crayons. Nous avons osé danser devant une danseuse. Avons chuchoté des mots, coupé des phrases, joué d’un instrument de musique sans savoir comment il s’appelait. Nous avons déplacé des chaises, entré des codes, trouvé des titres, pensé la ville et le village. Et peut-être avons-nous rêvé.

(texte écrit pour le recueil de fin de résidence, intitulé Les Villes passagères, comprenant également des textes de Cécile Fruh, d’Edith Alexandre, des élèves de secondes et de BTS)

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