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Bruits : le début

dimanche 24 Mars 2019, par Anne Savelli

Bruits a commencé à vivre le dimanche 27 janvier 2019 lors du festival Seconda, à Paris, à l’invitation de Mathilde Roux et Philippe Aigrain. J’ai lu le début du texte, précédé du son qui introduira désormais chaque lecture, quel que soit le passage sélectionné. Voici l’enregistrement de cette lecture.

Sept minutes de Bruits

Le 6 mars suivant, le texte a été mis en ligne par remue.net.
Me voici avant la lecture en public, en compagnie de Stéphanie Barbé et de Maja Jantar

et après, avec, de gauche à droite, Guillaume Vissac, Sébastien Lespinasse, Philippe Aigrain et Stéphanie Barbé.

Voici maintenant le texte.

*

F. On l’appellera F. Demain, elle sera portée disparue. Pour l’instant, il est

[06:00] [palier] Ça commence. Ça recommence. C’est un mur qui s’effondre, le fusil sur ta tempe, c’est un trou dans ta tête, fillette, le cœur, le corps dressé et tu ouvres la bouche mains à plat sur le lit et vite sur les oreilles mais il n’y a rien à faire, fillette, c’est quoi, c’est quoi encore et ça fait quel bruit ? Ce n’est même pas que ça frappe, ça fait ? Quoi ? C’est le cœur trop fort, arrêté pour de bon, mais non, tu n’es pas morte, alors ça sort d’où ? C’est ici. À côté. C’est le mur qui s’effondre, un troupeau d’éléphants, de buffles, c’est l’armée, ça te traverse la tête, s’infiltre dans le trou, dans ce trou de la tête que le bruit a creusé, ça vibre et tu l’entends, c’est un bruit dans une brèche, une brèche, quelle brèche, c’est un choc vertical, une masse sur le mur, un mur, non c’est plutôt le palier, c’est des coups répétés, ça cogne à la surface, ça détruit et ça fend – la porte de la chambre, la porte de l’entrée ? Ça se propage partout c’est passé sous la peau dans le conduit de l’oreille c’est ta chambre qu’on ouvre et c’est ton corps qu’on prend, qu’on arrache, qu’on entraîne, non c’est la porte en face, pas la tienne, oui, voilà, on y est. Il y a des mots maintenant et tu peux les entendre et tu peux les comprendre, es assez éveillée. Fillette sur le lit les mains posées à plat ça parle ça se détache il y a une voix humaine Police, ouvrez. Voilà, tu as compris.

[06:01] [escalier] Ils ont des casques, des boucliers, des gants et derrière eux il y a quelqu’un qui filme. Qui crie comme ça ? Eux. Pour s’encourager, pour faire peur aux voisins, séduire la caméra, le public derrière. Ils ont plusieurs armes par corps, un seul regard et un seul on y va. Et tout leur corps avance au rythme de cet ordre, tout leur corps se presse, passe devant les portes, les marches, la rampe d’escalier, ils investissent tout et l’immeuble sursaute, et attend, aux aguets. Parmi eux il y a peut-être un novice, un jeune père, un type à la retraite dans quelques jours à peine. On n’en a pas idée. Ils font corps. Et dans ce corps qui craque, rapièce ses coutures, s’amuse à la terreur pour éviter de croire au danger dans le noir qui est là derrière lui – chaque cloison l’appelle – il y a comme ailleurs un monde qui traverse chaque enfant endormi dans chaque humain qui veille. Cette heure [06:01] pourrait s’appeler – un geste – nuit, sommeil, descente, cris.

[06:02] [palier] C’est allé en avant, en arrière, ça a fait une bascule, a fracassé la porte et la masse est entrée. Si vite, si lentement ? Ce que tu ne peux entendre mais qu’on entend quand même, que quelqu’un en tout cas perçoit comme si ça résonnait partout dans le salon, sous les molaires, maxillaires serrées et jusqu’à l’ascenseur, brrr, frrr, à peine, c’est le bruit des menottes, le crochet qui s’enclenche au milieu des insultes. C’est pour toujours maintenant la porte refermée sur le trou qu’ils ont fait et laisse voir les autres, clan, famille, le couloir déserté, le parquet, le lino, les mâchoires refermées sur les poignets solides, ça tire sur la chair et descend l’escalier. Le silence à l’étage. Les voisins en suspens. Les éclats de bois par terre. Elle n’a pris que deux minutes, la descente de police ? C’est toi qui le décides car c’est toi qui écoutes.

[06:03] [escalier] Celui qui suit les flics c’est peut-être un huissier, un indic, un voisin, un ami, un frère. Il n’a pas d’uniforme. Ce n’est pas lui qui filme. Il a un corps moyen, ni épais ni trop mince, que tu entraperçois entre ceux des voisins, palier peuplé, palier du peuple où vous êtes groupés pour regarder descendre buffles, soldats, pompiers, Loi en personne, victimes, bourreaux selon les variables du jour, ce que dira l’immeuble et ce que tu imagines, toi, une fois rendormie. L’escalier tremble un peu. Les carreaux de céramique collés à mi-hauteur, les vitres, les meurtrières accompagnent la marche. Connu des services de, ou de vous, ou de personne, celui qui suit les autres n’est jamais le même homme. La porte, elle, est toujours fracassée et le bruit se répète de palier en palier, entresol, vide-ordures, tuyauteries diverses. L’immeuble, longtemps après, attend le menuisier et sa caisse à outils. L’immeuble tout entier finit par le repérer, voilà ça tape à nouveau mais le bruit est plus mat, répété, moins violent que ce qui a défoncé à [06:01] ou [06:02] le contreplaqué de la porte 3B. Il attend que ça cesse, ne peut se recoucher, scénario immuable.

[06:04] [appartement] Parfois il fait nuit, parfois non. Chez toi, tu as de quoi dormir, pas toujours. Tout dépend de qui est entré, est revenu, est reparti. Normalement, tu as un lit à toi, superposé, le matelas du haut. Il arrive que la place soit prise et que tu te retrouves sur le tapis. Dans la pièce ça ronfle, remue, toussote alors, ces corps assoupis. Comment faire, quand ça te traverse ? Comment retourner à l’école alors qu’à [06:04] le sommeil c’est fini, qu’à [01:44] tu n’y étais pas encore, que ça hurlait en bas, que ça scandait en haut, ou l’inverse ? Ce jour-là, tu es dans ton lit. Tu y dors à [06:00], te réveilles à [06:01], te recouches à [06:04]. Ou peut-être que non. Peut-être que tout fut plus lent, ce matin-là.

[06:05] Il y a eu des cris, des mouvements de troupe. Ils sont arrivés, repartis. Personne ne t’a remarquée. Plus tard, on pensera que tu n’as pas compris, que tu n’as pas su ce qui s’est produit à [06:00] exactes. Mais ceux qui le croient ne captent rien. Chaque fois, tu repères le bruit de la montée, de la descente, tu entends la fracture des portes. Chaque fois, les mains à menottes quittent l’escalier, entrent dans le fourgon, traversent tes rêves direction le commissariat. Ce matin, glissée en pyjama tu as découvert les images, dos larges, bleu nuit, de la porte béante, pris de face ce qui faisait écho jusqu’ici de mur en mur, tandis que tu restais dans ton lit. Tu agrippes les barreaux de l’échelle, prête à retourner te coucher pendant que le palier se dissipe. Ça fait des effets de manches, ça jacte, un peu (jacter c’est un mot du voisin, il te l’a appris, ça t’a plu), ça jacte, donc, ça caquette, hoche, ploie, ça finit par plier boutique. La masse s’effiloche, tout ça c’est derrière toi, F.

[06:06] [université] Quartier différent, même ville. Même chose, portes enfoncées avec méthode. Les tables, les chaises, tout est mis en pièces – on accusera plus tard les étudiants en grève d’avoir saccagé les lieux. La troupe monte les escaliers. Elle n’en peut plus de plaisir suggère la bande son, elle se filme piétinant un blessé, jeune, noir, tiens, mais qu’est-ce qu’il fout là, rie comme on hurle, injures, bousculades, blessures mal couturées se dit-on peut-être une seconde (mais quand ? Mais non) de n’avoir pas, ici, ailleurs, été à étudier, jouissance d’affirmer son pouvoir et voilà qui nous fait une minute de vidéo lancée à [06:06] sur le premier réseau. Les voix enregistrées envahissent l’espace, circonscrivent les amphis. Elles découvrent les gradins, pourraient un instant envisager le silence, la possibilité de s’asseoir mais non, vite, ça presse, il y a des banderoles à détruire et des fichiers à constituer. À [06:06] il est peut-être [02:06] si jamais on change de fuseau horaire, si la ville se transforme, étend son territoire elle aussi. Et où est-ce qu’on se trouve, alors ? Facile : là-bas, à [02:06], voilà la dictature et ici la démocratie. Et comment les différencier ? Encore plus facile : la dictature ne reconnaît pas la démocratie. La démocratie ne

[06:07] [chambre] Ce que tu connais parce que tu l’entends est partout, tout le temps, recommence. Il paraît que le cerveau s’habitue au bruit mais certains experts disent le contraire. Tu es trop petite, ne sais pas. Par contre ce que tu vois c’est que la brèche existe : en te retournant dans ton lit, tu découvres une fissure dans le mur, qui n’y était pas tout à l’heure. Parallèle à la fenêtre, elle est mince mais très longue, suffisamment profonde pour laisser passer l’air. Au travers, des claquements de portières, des pas, des cris, le moteur, le frein, la sirène, j’en passe, tu attends que ça termine mais le mur se fend de plus en plus. Allongée sur le côté, pile en face, toute la rue y entre, commence à faire son nid.

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