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Dita Kepler en hiver

dimanche 3 Juin 2018, par Anne Savelli

...

Si Dita Kepler existe, bien sûr : il n’est pas de raison qu’aucune femme sur terre ne porte ce nom (d’ailleurs j’en trouve une à l’instant). Mais ce n’est pas de celles-là, de chaque Dita Kepler sur terre, dont je veux parler. La mienne est née d’un menu déroulant et de quatre lettres tapées
d i t a
le jour où l’on m’a demandé d’écrire un article sur le jeu en ligne Second Life. D’abord il a fallu s’inscrire, choisir un nom propre pour son avatar. Dans la liste on trouvait Kepler, qui sonnait bien. Le prénom, lui, était libre : sans hésiter j’ai tapé d i t a en souvenir de Dita Parlo, la comédienne de l’Atalante.

Voilà, c’était enregistré : j’avais Dita Kepler pour moi. Le monde entier n’avait plus le droit de me le prendre, ce nom couplé à ce prénom, interdiction de me la prendre, Dita Kepler, femme mais aussi bien crapaud, rectangle, aviron, tête de pioche.

Dita Kepler n’est pas un nom, un identifiant tout au plus. Dita Kepler n’est pas un titre, ce n’est pas non plus un personnage. Dita Kepler depuis le début n’est rien : juste un accès, le premier pas pour entrer dans le jeu.

Dita Kepler a simplement, quelque part dans le monde virtuel, des cheveux longs, un accoutrement par défaut. Elle sait voler, planer, parler aux autres avatars. Elle peut comme on l’a dit être tout ce qu’on veut, animal humain forme géométrique. Il suffit de se connecter, manipuler le logiciel.

Mais justement non : ce qu’il faut c’est faire autre chose de cette Dita Kepler devenue une propriété. Alors décidons-le : Dita Kepler est un décor. Un fond. Un écho. Un éclairage public. Ce qui la constitue n’apparaît pas au premier plan. Elle s’immisce, se plaque, s’intègre sans peser et souvent elle ôte du poids. Elle s’étend, se rétracte, cherche à fuir sans doute, à se recomposer. Elle s’angoisse et s’apaise, elle trouve des moyens par le sol ou la brique, la toile, la perspective. Elle ne fait pas écran.

C’est un terrain, une algue, de l’air, c’est ce qui donne du ciel et du champ. C’est aussi le factice, bricolage et rouage. C’est ce qu’on offre, suggère, ce qui reconstitue. C’est ce qui entoure et se perd, colore, efface, invite à tout absorber.

Dita Kepler permet de claquer la porte quand le verrou est mis.
Dita Kepler ne double personne.

hiver

dans le bruit

Camions voitures scooters camionnettes et motos, Dita Kepler même en décor va se constituer par le bruit. Ce qu’on voit d’elle c’est ce qu’elle a déplacé pour y échapper, là où elle a cherché son silence, là où elle l’a oublié. Cloison, pan de mur sur lequel on projette une caricature, esquisse, grimace ou le motif d’un papier peint, ainsi coulisse Dita Kepler.
Rivée entre deux feux, rythmée par les arrêts, les reprises de la circulation, c’est un laps de temps, c’est le chemin que creuse le poids des quatre roues. Du rouge au vert, elle trace sa ligne, la dévie à mesure et entame son travail de sape : dessine, croise, tisse, crochète, peint, bombe, coupe, taille. Absorbe ce qui la ronge, le ronge, l’incline, le digère, en fait de la musique.

Qu’elle ouvre la fenêtre : rien dehors pourtant.

sous la bâche

A peine commencée, une chance, Dita Kepler trouve le moyen de se déployer en abri. C’est une bâche en forme de maison comme on en dessine enfant : un toit à deux versants (opaque), quatre murs dont un avec ouverture pour la porte (pas de porte), pas de fenêtre (tout est fenêtre). Le sol est en béton, prolonge le plateau gris sur lequel est posée la bâche. On peut imaginer qu’elle ne s’en distingue pas, du socle, du plateau, que sans fondation elle fait corps et pourrait s’effondrer d’un coup (vent, tempête, cyclone) si par malheur ça l’emportait, côté cour et côté jardin. Ecartelés alors ses membres, quatre murs aplatis au sol : ah ce serait beau.
Dita Kepler, rond de chewing-gum.

A l’intérieur, quatre longues tables, huit bancs, souffle remué du chauffage qui ne chauffe rien – mais sans ce bruit ce serait trop d’hiver. Délimite les quatre murs, le toit, harmonise l’ensemble : une guirlande électrique de type chic, monochrome, suite de diodes adoucies par la gaine protectrice qui donne un air de fête, bien sûr, mais une fête qui ne demande rien. Dans son sillage pas de nécessité d’alcool, musique forte, flonflons. On peut rester à ne rien faire.

Ciel gris. Ciel assombri. Les deux feux, le rouge et le vert, investissent à nouveau la place. Exit, la bâche, la maison en plastique. A peine a-t-elle eu le temps de rêver que revoici Dita Kepler dans son vrombissement permanent, ce qui, entré par une oreille, a tout ravagé avant de ressortir par l’autre.

Tu pourrais dire n’importe quoi, Dita Kepler. Dire : je suis un palais de glace, je suis une chambre d’hôtel, je suis le salon bourgeois où l’on reçoit vendredi soir. Qui t’en empêche ?

Le bruit : ton écueil, ta limite, ton immobilité.

Dehors, en face, un sapin, un platane. Branches crispées et certaines brisées et restées suspendues en l’air.
Dehors, un homme et une femme assis sur des marches devant un laboratoire d’analyses médicales. Il boit, semble courbé sur elle. Mais le sapin les cache, atrophie le regard.
Dehors, un avant-goût d’orage, une sirène s’éloigne. Quelque chose du désir dans le déplacement.

1. De quoi disposes-tu, Dita Kepler, quelles sont tes armes ?
2. Supprimer le ciel. Tamiser.
3. Réduire l’arrière-plan de moitié.
(pour ces opérations un store suffira)
4. Suivre les instructions dans le dos.
(les tiennes. Tu les auras notées, on les punaisera dans la pièce ci-dessous, elles resteront au mur le temps de l’expérience)
5. Il n’y a personne ici j’y invite qui veut.

dans le bureau

Ce sera alors une histoire de solitude, un décor nu, trois planches, un cube au premier plan pour y figurer un fauteuil ? Si tu veux, si tu veux seulement.

Dita Kepler peut tout convoquer : c’est dans ce vertige, dans cette entière liberté que ça se joue. Seule la ligne, qu’on la nomme route rail canal tuyau trajectoire de fusée balle perdue, s’impose. Il faut faire avec et faire sans. Un sillage de goudron, une trace qui induit le relief, les plans, les dimensions s’imprime sur la rétine, au fond du conduit auditif, pile dans l’axe. Je vous le dis depuis le début : entre deux feux la cadre.

Parlons bureau alors, puisqu’il est dans le sous-titre et la liste des armes : une pièce carrée, murs blancs, lino, une chaise qui roule, une table. Dehors, pour contrer le bruit un rideau de pluie tombe. La circulation s’amplifie, en moteurs en pneus doses de rugissements, mais la pluie détourne l’attention. Dehors, derrière le sapin, l’homme et la femme ont disparu. N’importe qui à la fenêtre supposera qu’ils sont à l’abri. Sauf que leurs affaires restent là, sur les marches : bizarre, ça ne colle pas.

Dehors, dans le décor, une blanchisserie et son mur orange de machines, un jardin d’enfants cerné par les routes. Materne, blanchit, s’inquiète Dita Kepler pour l’homme et la femme où sont-ils ? On n’est pas là chez les acteurs, ici pas de coulisses, pas de loges.

Dans le décor, des boites aux lettres.

Fin de l’orage. Voiture, camionnette, voiture. Un homme pisse, regarde ailleurs, de face et de profil comme les pharaons égyptiens. Il revient en boitant devant le laboratoire d’analyses médicales : c’est lui. S’était juste allongé, elle aussi, sous la pluie, en attendant que ça passe. Silhouettes minces cachées par les branches pour qui regardait du bureau, murs blancs, deux feux, Dita Kepler c’est devenu n’importe qui : celui celle celle celui qui ne sait plus où se mettre quand de décor on ne peut plus parler.

C’est la rue qui nous tient, toujours, tu le sais, d i t a la rue infranchissable et là, à cet endroit, tu ne peux rien changer. Pas de métamorphose pas d’incorporation. Allez, Dita, rentre chez toi, tu mords la ligne.

Chez moi ? Où ça ?

Ca va. Assez. Les avatars ne prennent pas la pluie.
Rentre en toi-même, Dita Kepler.

Le bruit : je ne peux pas.

Alors ferme les yeux.

Comme les autres ? Comme font tous les autres lorsqu’ils passent devant l’homme et la femme assis depuis le matin sur les marches ? Comment sais-tu, d’abord, qu’ils ferment les yeux ? Comment sais-tu ce qui résonne en eux, quelle est leur part de rue ?

Alors traverse.

C’est ça.

*

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