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VF en série. Cinquième bonus : Sur la route

mardi 17 Mars 2020, par Anne Savelli

Mieux vaut tard que jamais... Début octobre 2019, je proposais aux lecteurs du feuilleton Volte-face sur remue.net d’écrire un texte "qui évoque une femme sur une route, n’importe quelle route (chemin, rue, avenue, autoroute...). Votre seule contrainte, précisais-je, sera celle du temps : vous n’aurez droit qu’à dix minutes pour écrire."

Pourquoi dix minutes ? Parce que c’est le temps qu’offre le guide de l’exposition aux visiteurs qui ne voudraient pas le suivre dans une salle adjacente (si vous ne comprenez pas ou ne vous souvenez plus, ce qui serait bien légitime, voyez par ici).

Voici donc les textes que j’ai reçus, en espérant n’avoir oublié personne en chemin ! Pardon pour cette attente interminable, et merci aux les auteurs d’avoir peuplé ces dix minutes et cette route.
(photo : André de Dienes)

*

Écrit sur la route, par Christine Simon

Cette femme sur la route n’arpente pas en piétonne le bitume de Harlem, cette femme sur la route ne traverse pas sur une pochette de disque le passage zébré d’Abbey Road, cette femme sur la route ne s’élance pas seule dans le ravin de Grand Canyon, cette femme sur le bas-côté de la route n’exhibe pas ses muscles en changeant sa roue, cric posé, coffre ouvert, cette femme sur la route n’est pas, tendant le pouce, l’autostoppeuse sac au dos au service d’un fantasme, cette femme sur la route n’a rien d’une vagabonde poussant son chariot chargé du nécessaire, cette femme ne hante pas, nuit tombée, la route de la forêt en spectre de dame blanche, cette femme sur la route n’est pas une petite fille, arrachée à l’asphalte dans un crissement de freins, cette femme en Turquie ne parcourt pas les routes dans sa robe de mariée jusqu’à Jérusalem, Pippa Bacca paix à toi, cette femme sur la route ne chante pas l’air du Casta Diva de Bellini, cette femme sur la route n’est pas la Callas, cette femme sur la route ne danse pas un twist effréné sur l’air d’un jukebox du coffee shop voisin, cette femme sur la route ni à genou, ni à plat dos, ni en position de fœtus, aimerait incarner l’image d’une émotion, cette femme sur la route, accroupie, coupée du monde, écrit dans un carnet les figures de femmes, rencontrées sur la route.

Au milieu de la route, par Pierre Ménard

Il y a des jours où tu te retrouves au milieu de la route, sans savoir ce que tu fais là, sans comprendre, ça ne dure qu’un instant bien sûr, c’est une image furtive, un souvenir peut-être, lointain, une sensation intense, un cauchemar qui se répète en tout cas, heureusement tout revient très vite à la normale, mais tu fermes les yeux et te voilà à nouveau au milieu de la route, les voitures te frôlent à vive allure, tu es paralysé au milieu du flot des voitures, dont la vitesse te chahutent, faisant osciller ton corps à droite à gauche, te malmenant comme une girouette ou un drapeau claquant au vent, le bruit assourdissant des véhicules est terrifiant, insupportable, tu voudrais crier, par réflexe protecteur tu portes ta main à ton visage, mais aucun son ne parvient à s’échapper de ta bouche, tu cries mais ton cri reste inaudible, couvert par les bruits des voitures, ton cri n’est qu’un souffle qui s’éteint, dans la violence de la situation, le danger auquel tu es confronté, tu ne sais pas quoi faire, du mal à respirer, tu suffoques de peur, le noir se glisse en toi, autour de toi le silence est de courte durée, tu te retrouves systématiquement au milieu de la route, prisonnier comme on bute sur une phrase, un mot qui ne passe pas, en boucle tu répètes sans y parvenir un bout de phrase que tu ne parviens pas à articuler, à exprimer, les voitures te giflent à chaque passage, une d’entre-elles te touche presque, tu remontes à la surface, sans savoir pourquoi tu te retrouves là, seul, au milieu de la route.

La route accidentée du 2ème arrondissement, Paris, par Sylvie Piquera

Voilà un mois que j’arpente le 2ème. Entre la Comédie Française et le rue Vivienne où je travaille, un détour par la rue de Castiglione pour respirer le chocolat d’Angélina. J’ai compris que le sol ici, n’est pas plat. Le poids des ans a creusé des sillons. Comme dans la langue, la pierre, le marbre et les mosaïques ont accusé les siècles. Mes chevilles, mes pieds et mes genoux l’ont évalué, tels des géomètres attentifs à ne pas tomber. Je penche. Je vous laisse le haut du pavé et je marche inlassablement en tout terrain. Une incartade vers le 13ème et mes retours à Ivry sur seine me reposent car là, le sol est plat, sans histoire. Les Top-modèles d’Isabelle Marrant, en défilé au Palais Royal, doublement accidenté par l’histoire et les Colonnes de Buren, ont fait refaire un sol en surface plane et caoutchouc. Démarche oblige. Les courtisanes et les promeneurs ont travaillé le marbre. Des ondulations, dans ce chemin de grande randonnée, nécessitent une attention accrue pour ne pas tomber. Dur chemin pour moi, car tomber est ma spécialité. J’ai l’impression d’être dans les traces de l’humanité, dans les rigoles de la langue française. Aux côtés de Colbert, Molière ou Louis XIV. Ces pierres et ces marbres sont vivants depuis le 17ème siècle et me parlent. Comme la boutique improbable de ce vendeur de pipes au palais Royal, à la vitrine surchargée et poussiéreuse, pleine d‘objets hétéroclites liés aux blagues à tabac. Je suis attirée par les libraires d’occasion contemporains des Salons, autour de la Bibliothèque Nationale et dans le passage Vivienne. Dans le café où je me pose chaque matin avant de monter les quatre étages qui mènent à ma petite bibliothèque scolaire, un pochoir d’acteurs et de metteurs en scène, parmi eux, Marilyn … Everywhere. Je marche à l’envers en remontant le temps. Je traverse, ce soir d’automne, le jardin princier du Palais Royal, où le café gourmand est à 10 euros. Où suis-je ? En quel siècle ? Ailleurs … Persuadée que ce quartier a encore bien des secrets à livrer. Je rentre chez moi, je souris en voyant les acteurs de la Comédie Française dîner au resto du théâtre ou fumer leur clope, et j’atterris brutalement en octobre 2019 en titubant…

Sur la route, par Piero Cohen-Hadria

Elle court sur la route, elle porte un trench coat mastic (c’est du noir et blanc mais on s’en fout) fermé par la ceinture, elle court, et c’est le générique (je ne me souviens pas vraiment mais elle court, pieds nus, elle court au milieu de la route…). Elle veut échapper à quelque chose, on ne sait pas quoi, mais ça a quelque chose de terrible la terreur, elle est jeune, elle est blonde et cheveux courts, elle entend une voiture qui vient, elle s’arrête et écarte les bras afin que l’auto lancée à toute blinde s’arrête, elle est éclairée par les phares parce que c’est la nuit, et c’est la terreur, elle ferme les yeux si fort, elle ne veut pas mourir… le crissement des pneus, le type au volant (c’est un type, c’est une jaguar, ça se passe dans la fin des années quarante je crois bien) freine, braque, contrebraque, glisse sur le bas-côté, la poussière, il l’a évitée, il est assez furieux mais elle lui dit « Emmenez-moi… emmenez-moi vite je vous en supplie » il lui fait « bon montez » et ils s’en vont dans la décapotable. Il l’a emmenée chez lui, elle ne porte que peu de choses sous l’imper, il a fermé les rideaux et puis je ne me souviens plus. Seulement, des bruits, seulement des cris. Et puis ces phrases de dialogue : « Ils sont venus… c’était la nuit dernière avant que tu n’arrives… ils étaient dans la cave… » cette terreur toujours, cette peur, cette hantise… Je ne sais plus, je me souviens qu’elle court, je me souviens qu’il la recueille chez lui et je me souviens qu’avant la fin du premier quart d’heure du film, elle mourra…
(le début de « Kiss me deadly », en français « En quatrième vitesse » Robert Aldrich, 1955)

Route, par Juliette Cortese

29 aôut 1995, Route des Aresquiers

Marche et titube. Fais gaffe aux pierres. Les phares des bagnoles, projos de malheur qui te jettent leurs regards hurlants à la figure. Le noir du soir. Marche hachée par le déséquilibre. La route un plateau qui penche, le corps un bateau qui tangue. Dévale. Ne te fais pas mal, s’il te plaît. C’est bien de fuir. Ce n’est pas sans risque non plus. Dévale. C’est mieux que rester sous leurs griffes. Là, plus bas, il y a une piste. Le chemin de pierre en contrebas, tu devrais le rejoindre. Dévale. Ce serait plus sûr, marcher là. Oui, c’est difficile. Il faut s’engager dans la pente, et rien ne te tient. Peur. Oui, roulée en boule. Si tu veux. Dévale. Quatre pattes et les traces des pierres sur tes mains. Redresse la tête. Pose un pied à plat sur le sol. Appuie sur tes mains. Le second pied, lentement, à plat. Tu vois, tu peux te relever, si tu veux. Parle-toi, oui parle-moi. Dis-moi encore ce qu’il faut faire.

10 minutes chrono sous la pluie... une pensée, une personne, pas de question..., par Frédérique Deveaux

Elle rentre chez elle. Elle quitte l’école son sac à dos sur une épaule, pas beaucoup plus grande que les plus grands de ses élèves. Légèrement voûtée malgré son jeune âge, jamais on ne penserait qu’elle était championne de grs dans ses jeunes années...

Cette silhouette qui s’éloigne tous les soirs, combien de fois as tu souhaité la rattraper pour poursuivre la conversation, l’accompagner jusque chez elle et en savoir encore davantage...

Une fois elle s’est retournée, elle est revenue sur ses pas pour te demander conseil pour un film, une comédie musicale, un feel good movie ... c’est que la route entre vous n’était finalement pas si longue, qu’elle s’est même drôlement réduite dernièrement alors même que le chemin vers chez elle s’est allongé en proportions inverses... elle s’éloigne, tu la rattrapes enfin et le chemin continue...

Sur la route, par Caroline Diaz

Elle marche sous le temps gris en suivant le chemin qui longe le ruisselet. D’abord caché par une végétation verdoyante, il finit par se découvrir sur une plage de galets où vient s’écraser la mer. C’est la première fois qu’elle aborde le petit port familier du Lude par cette pente douce, le sentier sinueux épouse ses pensées confuses, le dos chargé de cendres, elle marche vers ce lieu familier, l’air est doux mais elle frissonne, elle resserre son foulard autour de sa gorge serrée, elle se frotte le haut des bras, elle marche vers la mer, sur ses jambes molles, sur la sente humide. Elle jette les cendres dans le ruisseau, les particules légères et grises glissent vers la mer, la mer les emporte, avec les cendres voguent ses pensées confuses, des images d’enfance bientôt agitées par le ressac.

Sur la route, deux photos, par Monique Mervoyer

Une jeune femme sur une route ,en noir et blanc, pousse un landau, c’est l’exode

Une femme plus âgée pousse une brouette, c’est la grand mère, du bébé du landau, c’est toujours l’exode...

Elle marche, par Françoise Valéry

elle marche
marche
inspire deux temps
expire trois
marche
dans la nuit
sur l’asphalte
d’un lampadaire à l’autre
son ombre la suit
la double puis la précède
ses pas
sonnent mat
dans les rangers un peu grandes
elle speede
la nuit a été chaude
elle a dansé
dans la fumée
elle a bu et embrassé
elle a bien ri
elle marche
invincible
rentre en douce
chez ses parents
qui endormis
ne se doutent de rien
ne soupçonnent rien
de sa vie la nuit
elle marche
marche
inspire deux temps
expire trois
pas et souffle
se confondent
prolongent la danse
elle arrivera
avant qu’ils se lèvent
elle se moque du sommeil
dormira quand elle sera vieille

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