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Histoires de résidences

dimanche 17 Mars 2019, par Anne Savelli

Parce que, au bout de dix ans, je me rends compte que j’ai maintenant un peu de recul, et peut-être aussi parce que j’ai besoin, ces jours-ci, de "faire récit" pour mieux comprendre ma situation du moment, voici en quelques photos, textes et dates, une histoire de mes résidences d’écriture, avec la complicité de Dita Kepler, personnage que je précipite dans les lieux qui m’accueillent.

En 2009, six mois au Cent Quatre, à Paris, résidence non rémunérée où j’ai un bureau dans lequel je n’écris pas - trop bruyant : j’écris partout ailleurs. Pour la première fois, je côtoie au quotidien des artistes d’autres disciplines, la paysagiste Sophie Barbaux, le documentariste Lech Kowalski par exemple. Tricky est en résidence, lui aussi, mais on ne le voit jamais, surtout pas aux réunions des artistes qui ont lieu le mercredi, dont on n’est pas censés se dispenser. Comme je ne suis pas payée (il y a différents types de résidences au 104 à cette époque-là, certaines rémunérées, d’autre non), je pourrais, mais ça m’amuse : j’observe. Si vous voulez y assister, vous aussi, c’est facile grâce au projet Camera war de Lech Kowalski : cliquez ici, sélectionnez le film 44, vous verrez ce qu’il se passe un jour de grève.

Pour la première fois, également, j’invite d’autres auteurs (Sereine Berlottier, Sébastien Rongier, Pierre Ménard, Martine Sonnet), organise des lectures pour le public et les agents d’accueil, projette les photos que je prends. Grâce à la libraire, Marie-Hélène Desestré, je fais la connaissance de Brigitte Giraud, qui publiera Franck un an et demi plus tard. Malgré ces rencontres, le souvenir que j’en ai est celui d’une grande solitude dans ce lieu où je ne sais plus, assez rapidement, pourquoi mon dossier a été accepté. Dix ans plus tard, je me rends compte que je n’y mets plus jamais les pieds, alors que je n’habite pas loin.
Naissance, entre bruit et silence, de Dita Kepler.

(photo de Pierre Ménard)

En 2010, trois mois à la Bellevilloise, à Paris (voilà ce que j’en dis à l’époque, puis trois ans après). Premiers ateliers d’écriture, première création de déambulation littéraire dans un lieu qui se prête, a priori, à la métamorphose. Impossible cependant d’y poursuivre l’écriture de Dita Kepler. La géante de Décor Lafayette prend sa place (Lya Garcia, connue au Cent Quatre, viendra cependant incarner DK lors d’une performance, journée durant laquelle on pourra également entendre les textes de Marie-Céline Siffert et de Magali Brénon). La Bellevilloise est un endroit où je me sens en partie isolée, à nouveau : l’écriture n’est pas spectaculaire et je ne suis pas célèbre, autant dire invisible dans cet espace organisé pour les concerts et les expositions. De plus, les gens croisés au début de la résidence, à l’origine du montage du dossier, sont eux-mêmes précaires : ils disparaissent en cours de route, il n’y a pas de suivi. Je bricole dans mon coin, résiste à ce qui m’empêcherait d’écrire. Heureusement, des curieux qui viennent voir ce que je fabrique, deviennent des "amis d’écriture".
Neuf ans plus tard, j’y vais aussi rarement qu’au Cent Quatre.

(photo de Piero Cohen-Hadria)

En 2011, dix mois (officiellement, car en réalité je continue à y écrire ensuite, hors résidence) à la bibliothèque Robert Desnos de Montreuil. Inauguration en compagnie du guitariste Jean-Marc Montera rencontré à Marseille, participation à toutes les animations de la bibliothèque ou presque, invitation, à nouveau, d’auteurs (Thierry Beinstingel, Joachim Séné, Pierre Ménard, Christophe Grossi) mais aussi d’éditeurs (Hélène et Juan Clemente pour D-Fiction, Gilles Marchand pour Antidata). Et encore : participation au festival Hors Limites avec François Bon, Maylis de Kerangal, plus tard Thomas Clerc. Au quotidien, ce miracle : la grande et joyeuse entente avec les cinquante bibliothécaires. Autrement dit, LA résidence, le maître-étalon. C’est une année très productive : j’écris Décor Lafayette, Des Oloé, Autour de Franck avec Thierry, un texte sur Claire Dolan pour Inculte et une d’une nouvelle pour Antidata (Tu n’es jamais seul/e dans la nuit). Je finis rincée et sans avoir anticipé la suite, financièrement parlant, mais avec le sentiment de m’être retrouvée au bon endroit au bon moment : merci à Martine Sonnet qui a proposé ma candidature. J’ai l’impression d’avoir beaucoup avancé grâce à des gens pour qui le texte compte et qui m’accueillent, m’adoptent, même. Je sais que quoi qu’il arrive, en cas de déprime, je peux toujours retourner à Desnos.

En 2012, au printemps, je passe trois semaines à la Marelle, à Marseille, pour travailler sur Dita Kepler (ce qui deviendra Anamarseilles). Auparavant, comme je viens d’écrire Laisse venir avec Pierre Ménard et que le texte résonne avec le lieu et sa philosophie, c’est le moins qu’on puisse dire, nous voilà avec Pierre en route pour une performance lors d’un festival qui se tient à la Friche. Je me souviens de notre voyage en TGV, du masseur dans le bar puis d’un déluge à l’arrivée. A la Marelle, Pierre m’explique le bruit des trains pour que je les apprivoise (la maison frôle les rails de la gare et je suis obnubilée par le bruit). Seule ensuite, je déambule dans la ville, y transporte mon personnage, y trimballe des souvenirs. Le texte, côté DK, inspiré par l’anamorphose, est très difficile à écrire : sans doute, avec le recul, ce qui m’aura paru le plus complexe. Gloire à l’équipe de la Marelle de l’avoir publié ! Pascal Jourdana et Fanny Pomarède, si on me pose la question, je dirai que ce sont des gens de la famille.
Plus tard, au théâtre Les Bancs publics, à côté, je lirai Décor Lafayette avec Jean-Marc Montera.

À l’automne de la même année, grâce à la Ligue de l’enseignement des Côtes-d’Armor, me voici à Saint-Brieuc, dans la maison de Louis Guilloux. Je dois animer des ateliers d’écriture en entreprise sur le thème de la tenue de travail. Je me retrouve plutôt, de fait, en lycée professionnel et au conseil général. À nouveau, les rencontres sont riches, j’apprends beaucoup. Je passe cependant une bonne partie de mon temps à sillonner la ville et à prendre le train. Il est difficile, en général, de se plier vraiment aux règles d’une résidence qui ne se trouve pas à côté de chez soi, sauf à n’avoir ni famille ni aucune obligation professionnelle : les allers-retours sont nombreux. Bref, au bout de trois mois je n’ai rien écrit et je comprends qu’en ce qui me concerne, c’est soit animation d’ateliers, soit écriture personnelle, mais pas les deux - raison pour laquelle, du reste, je n’ai jamais tenté de devenir animatrice d’ateliers à temps complet.

2013, c’est l’année Cerise, époque où je me retrouve dans un centre social des Halles pour écrire Décor Daguerre, animer des ateliers et organiser plusieurs soirées littéraires, dont la première sur le terrain de je/u réunit Cécile Portier, Mathilde Roux, Olivier Hodasava, Juliette Mezenc et Emmanuel Delabranche. Gros succès, la salle est comble, je suis contente. Le désenchantement vient ensuite, quand je réalise que l’équipe et la direction ne portent pas le moindre intérêt au versant artistique de la résidence. Pire : aucun d’entre eux n’est là lors des soirées. Leur vie professionnelle est dense, je le comprends, mais je me demande pourquoi nous avons monté ce dossier. Heureusement, hasard, chance, un petit groupe d’auteurs amis (Thierry Beinstingel, Virginie Gautier, Gilda Fiermonte, Piero Cohen-Hadria, Mathilde Roux, Joachim Séné) se rend à Cerise chaque fois qu’une rencontre a lieu, ou presque. Thierry endosse même à la fois l’habit d’auteur en lecture et de barman ! Des souvenirs chaleureux qui montrent la voie, conduiront certainement, deux ans plus tard, à la création de L’aiR Nu. Je me rappelle aussi une belle déambulation littéraire dans les lieux, un soir d’orage, suivie par des gens très différents les uns des autres ayant accepté de lire des extraits de textes sur le thème du chantier (la canopée se montait, à côté). Durant ces dix mois, je suis également très contente d’accueillir une exposition de Mathilde au sein du Café Reflets. Et puis, les Halles, c’est mille souvenirs, depuis que j’ai seize ans...

J’écris Décor Daguerre mais ne le terminerai que durant les deux résidences suivantes, dont l’une au lac de Grand-Lieu.

Ce n’est pas pour cette raison que j’ai été invitée à venir près de Nantes par Arnaud de la Cotte, mais pour, comme d’autres auteurs avant moi (Sylvain Coher et Delphine Bretesché, rencontrés pour la première fois l’un à Saint-Brieuc, l’autre à la Marelle !) et comme d’autres ensuite (Virginie Gautier, Hélène Gaudy, Emmanuelle Pagano, François Bon) approcher ce lac quasi inaccessible durant deux fois quinze jours, à deux saisons différentes. Cela donnera, quelques temps plus tard, Ile ronde, avec participation d’Arnaud (photos), Mathilde (couverture) et Joachim (texte). Thierry viendra, Jean-Marc aussi. Je lirai à nouveau avec lui un peu de Décor Lafayette, paru entre temps.
Écrire l’histoire de ces résidences, c’est nommer des gens, je le vois bien. Résider, c’est être seul-e, dans la tranquillité comme dans l’isolement mais c’est également, en ce qui me concerne, nourrir des complicités.

L’année suivante, changement de cap : durant trois mois, je vais au Blanc, ville du centre de la France qui s’est mobilisée récemment pour lutter contre la fermeture de sa maternité. Quand j’arrive, c’est le palais de justice que je découvre en déshérence. Je dors dans l’ancien logis du gardien, y termine DD, y entame un Journal du Blanc dont je poste une partie sur mon blog et dont personne, sinon, ne fera rien (je le publierais peut-être dans cette rubrique un jour, tiens, pourquoi pas ?). Au Blanc, il n’y a pas de gare et je ne sais plus conduire : me voilà immobile dans la ville immobile. Comme à Saint-Brieuc, je fais des allers-retours chaque semaine, rencontre des lycéens, anime des ateliers. En mai, je participe au festival Chapitre nature et là y croise des dizaines d’artistes, auteurs ou musiciens. M’y rejoignent Jean-Marc et Joachim, qui se rencontrent à cette occasion. Grâce à Emmanuelle Dunand de la FOL et Emmanuel Chevalier du lycée Pasteur, à nouveau quelque chose se tisse : ils me réinviteront les années suivantes pour animer des ateliers.

Je n’ai aucune photo à montrer des quinze jours que je passe ensuite, en janvier 2015, à la Maison Gueffier de la Roche-sur-Yon : les premiers attentats viennent d’avoir lieu, je n’ai le coeur à rien, même si j’apprécie hautement l’accueil qui m’est réservé par Sophie Dugast, Fabienne Martineau et Jany Pineau (c’est une résidence de rencontres, non de création, qui nécessite sur peu de jours beaucoup d’organisation). J’étais déjà venue animer des ateliers un week-end, en coup de vent. Cette fois je dors sur place, confinée dans la toute petite maison qui jouxte les lieux. Souvenir d’une vie ouatée, un peu atone, entre réconfort et angoisse.

La photo ci-dessus n’a donc pas de rapport : c’est celle du collectif L’aiR Nu, que nous créons cette année-là, devient une association en septembre. Membres fondateurs : Joachim Séné, Mathilde Roux, Piero Cohen-Hadria et moi. Au bureau : Pierre Ménard et Caroline Diaz. Très vite, après avoir gagné un appel, nous nous retrouvons en résidence à Moret, et ce pour six mois. Il nous faut partager la bourse en quatre, et normalement le temps aussi. En réalité, nous allons travailler bien plus qu’un quart de temps chacun, mais le territoire est si grand (22 communes) que nos actions nous semblent dispersées, diluées dans ces villes aux rues vides. Mathilde expose, cependant, nous animons des ateliers, rencontrons des habitants dont Monsieur Mariage, marinier, écrivons un livre, intitulé Une ville au loin. Nous invitons également, pour une soirée de lectures, Lucien Suel, Virginie Gautier, Olivier Hodasava et Benoît Vincent. Fierté que tout cela...

2015, c’est une année où je parcours aussi l’est de la France (Besançon, Belfort, Fougerolles, Saint-Claude, à la Fraternelle, dont on voit une image ci-dessus) avec la compagnie de danse Pièces détachées lors de résidences courtes qui, comme à la Marelle, ne sont que de création (joie, bonheur, félicité, nirvana).

2016 et 2017 sont des années sans résidence, très difficiles financièrement malgré deux livres qui sortent, Décor Daguerre (enfin !) et À même la peau, fruit du travail avec les danseurs. J’écris mon livre sur Marilyn sans avoir d’éditeur préalable : folie (mais c’est ainsi). À savoir : les dossiers de résidence sont parfois longs à monter et, surtout, sans garantie. On peut très bien voir ses projets refusés une année, acceptés l’année suivante, et vice-versa.

En 2018, je me retrouve à Chartres grâce à Ciclic, à la librairie L’Esperluète et à celui qui la dirige, Olivier L’Hostis. J’entame Bruits et invite la danseuse Magali Albespy puis Virginie Gautier, Sébastien Rongier, à nouveau Thierry, Joachim et Piero. Avec Olivier, nous faisons de la radio, ce qui me plaît beaucoup. Je tombe malade, la résidence est sectionnée en deux, avec arrêt de trois mois, mais je la mène à terme malgré tout avant d’enchaîner avec celle où je me trouve maintenant, à Évry

grâce à Cécile Fruh, enseignante en français et théâtre au lycée du Parc des Loges, qui a découvert mon travail sur une suggestion de la Maison des Écrivains et de la Littérature. Nous nous rencontrons rue Daguerre, où elle vit, avons l’idée, en compagnie de la documentaliste Édith Alexandre, de travailler sur le passage d’une ville à l’autre. Je n’ai pas de recul sur ces derniers mois, bien sûr, en parlerai plus tard. Ce que je note déjà, cependant, c’est cette évolution : cherchant à inscrire les projets de L’aiR Nu dans une continuité, je travaille désormais en parallèle sur plusieurs projets, relie les miens à ceux du collectif.

(photo de Piero Cohen-Hadria)

C’est ainsi que notre présence sur le campus universitaire de Marne-la-Vallée, en relation avec un projet de maquette urbaine et la construction d’un écoquartier, trouve des prolongements dans ce que je fais à Évry, et vice-versa.
Ce que j’aimerais : étendre les villes passagères à la France (c’est déjà un peu le cas, on le verra bientôt) et, dans l’absolu, au monde entier. Faire en sorte que mes livres, à eux seuls, me permettent un peu mieux de vivre. Mais cela est une autre histoire.

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