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site d’Anne Savelli

Semaine #42 Paris, banlieues, lignes de désir

dimanche 21 Octobre 2018, par Anne Savelli

(Paris comme un jeu de l’oie, Le Pont du Nord, Jacques Rivette)

Quand les lieux et les conditions matérielles conditionnent l’écriture, ce qui fut le cas pour Fenêtres, Des Oloé, Décor Daguerre, quelque chose de la sphère privée finit par contaminer le semainier. L’immeuble dans lequel je vis à Paris vient d’être vendu à des gens dont tout laisse croire qu’ils voudront à terme remplacer les locataires actuels par d’autres plus rentables, ou vendre les appartements à la découpe. Si c’est le cas, il faudra quitter la ville.

Au moment de sortir, je vois devant ma porte le cercle des acheteurs, nouveaux propriétaires, évaluer la façade. Révulsion. Paris est MA ville, j’y suis née, j’y ai appris à lire, à écrire, j’y ai fait mes études, y ai travaillé. On la trouve partout dans mes livres, seuls Ile ronde et Volte-face y échappent. Bien sûr, j’ai également vécu à Marseille, à Aix-en-Provence, à Saint-Germain-en-Laye (pauvre chez les riches, sujet revendiqué du livre en cours, mais pas que), à Vincennes, à Saint-Mandé, à Saint-Ouen. Bien sûr, je déteste ma ville. Mais je l’aime encore plus, malgré ce qui la pétrifie (s’embourber dans le luxe, dresser des barrières partout). La ligne 2, les grands magasins, les Halles et la rue Daguerre m’appartiennent. Paris correspond à ma façon de m’organiser (entrer, sortir, prendre un métro, changer d’avis, de ligne, emprunter et acheter trop de livres, travailler sur cinq, dix projets à la fois), de regarder par terre, ou en l’air, ou les deux, d’aimer la beauté des façades - ce qui me vient de Saint-Germain - ce que j’ai réalisé à Saint-Ouen - de la pierre, du zinc, du fleuve, des ponts. Est-ce que c’est un luxe ? Non : c’est l’extension de mon univers intime (écouter ci-dessous).

Bref. Côté écriture, le Grand Paris m’occupe de toute façon et c’est peut-être déjà desserrer l’étreinte, qui sait ?

Lundi, Évry. Deux heures passées à crapahuter dans le centre commercial de l’Agora avant les deux heures avec les élèves, précédées de l’enregistrement rituel pour la webradio du lycée (cette fois, Annie Ernaux).

Regarde les lumières, mon amour, lu par Anne Savelli

Est-ce que prendre des notes, faire l’expérience du lieu, c’est écrire ? La question ne se résout pas, et tant mieux.

Mardi, Montreuil. Réunions à la CCAS pour faire le bilan de la tournée d’été. Pendant que les autres parlent, se félicitent, déplorent, modèrent, cherchent des solutions, j’ouvre le carnet des villes passagères. Où est la littérature ? Toujours ailleurs, dans la fracture. À réunir, à isoler. On sent que tout échappe à ceux qui nous ont employés, envoyés au-devant des bénéficiaires, lesquels n’ont plus besoin que la culture vienne à eux puisque la culture vient à eux sur le smartphone quand ils le veulent. Lesquels sont épuisés, rincés par le travail tel qu’il se présente aujourd’hui (rentabilité et chiffrage de tout, pression permanente, inhumanité des relations), ont besoin de repos et d’air. Sont trop fatigués pour le reste. Tout est d’urgence à réinventer et nous, là-dedans, qu’est-ce que nous pouvons faire ? Comment être là pour ouvrir, faire penser, respirer alors que de notre côté nous sommes dans des situations professionnelles précaires ? Honnêtement, et même à y croire et à s’engager, de quoi parlons-nous, entre nous, au moment du café ? De comment s’en sortir. Je rentre crevée, moi aussi. Je voulais écrire, reprendre Saint-Germain : ça attendra demain.

Mercredi, Paris. BNF. Oloé. Lieu qui m’accueille, où je pourrais toujours aller, quoi qu’il advienne. Rouvrir le fichier Saint-Germain, même peu, même mal.

Jeudi, Paris. Piscine. Autre lieu d’écriture. C’est le jour des rapaces devant la porte d’entrée : je m’en souviens car le vigile de la piscine me trouve triste, me le dit alors qu’il ne me parle jamais. À la fin de la séance, au moment de passer devant lui, il me regarde à nouveau pour deviner si ça va mieux.
(je me dis : reprendre dans ce site le journal de la nage que je tenais chez François Bon ?)

Vendredi, Champs-sur-Marne. Démarrage d’un nouveau projet pour L’aiR Nu : travailler sur le futur écoquartier de Châtenay-Malabry, et pour commencer faire écrire vingt étudiants en lettres. Penser traces, mémoire, utopie, lieu rêvé : rebonds évidents avec ce que je fais à Évry, avec les villes passagères. Et Châtenay, toujours : sur son site, Feuilles de route, Thierry Beinstingel revient dans ses notes d’écriture sur la soirée que nous avons passée la semaine dernière à la Vallée-aux-Loups. En quelques mots, il dit l’amitié qui nous lie de livre en livre depuis des années, ce qui bien entendu me touche.

Samedi, Argenteuil. François Bon et Pierre Ménard proposent un après-midi de lectures qui vient clore leurs résidences respectives. Marin Fouqué, Laura Vasquez, Charles Robinson, Hélène Gaudi, Xavier Mussat mais aussi François qui improvise sur ce qui, ou non, s’est passé avec les élèves d’Argenteuil, et encore Pierre Ménard et Joachim Séné : de vraies découvertes en textes familiers (Les Lignes de désir, Village), tout est stimulation.

D’ailleurs, ça me tombe dessus, je (re)trouve le début de Bruits, il faut absolument que je griffonne dans mon carnet alors que nous sommes en pleine perf de Charles Robinson. Bruits s’impose à nouveau. Et tandis que les lectures se poursuivent, j’éloigne brutalement tous ces mois de burn out pour libérer de la place, la rendre à l’écriture.

Il faudra écrire Saint-Germain et Bruits en même temps, peut-être. Et beaucoup lire, certainement beaucoup plus. Et laisser la publication de Volte-face à grande distance elle aussi. C’est dimanche : soleil.

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Messages

  • Moi aussi,
    J’ai rêvé Paris
    J’ai vécu Paris
    J’ai quitté Paris (ou Paris m’a quittée)

    Les acheteurs, oui…
    Les acheteurs achètent et c’est bien le problème.
    Les acheteurs achètent avec ce qui n’écrit pas de mots, ni ne donne à penser.
    Ils achètent avec la matière sauvage et brutale qui ravage notre monde : l’argent.
    Ils achètent et nous jettent au loin, dans un devenir incertain et non voulu.

    Je le sais et le partage avec vous, Anne. Je tiens d’ailleurs à vous remercier (C’est étrange comme ce vouvoiement me semble inapproprié, mais bon, soyons élégante) pour le stage que vous avez conduit cet hiver 2018 en compagnie de Jean-Michel Espitallier – les 29 & 30 janvier).
    Je partage avec vous, à quelques années de distance, ce sentiment fragilisant de devoir peut-être un jour quitter le lieu où l’on se sent marcher vers soi.

    Quitter Paris…

    Du temps où j’ai quitté cette ville, je n’ai pas osé me poser la question "Veux-tu rester, partir ? Dis !" Non, il fallait ne pas se la poser.
    Car j’étais incapable d’y demeurer à Paris, je n’avais pas l’argent nécessaire. Et j’aurais dit "Rester, je veux rester, Paris c’est mon asile !" Stupide asile mais qui dira toujours tout ce que j’ai lutté et œuvré pour y vivre… Une réussite, un avènement.
    Alors non, si j’avais pu, je n’aurais jamais quitté Partis (où j’étais encore hier soir, au Palais de Chaillot précisément, parce qu’ Ohad Naharin y produisait Sadeh 21 et que j’adore Ohad Naharin et à part à Paris, moi qui habite à côté de Corbeil et d’ Evry, où voir un spectacle de Mister Gaga ? Où ?... ).
    Donc, j’y étais à Paris, Trocadéro, ce 27 octobre.

    Paris… comment te laisser entre les mains de ceux qui ne te voient pas, sinon comme une manne ?
    Comment te voir autrement que comme un Belleville (où j’ai vécu !) de retrouvailles entre Renoir et les marchés bigarrés des foules d’ici et de tous les ailleurs ?

    Aujourd’hui, j’habite le Grand Paris Sud que j’ai fini par aimer.
    J’ai appris à prendre - à 50 ans, il était temps ;-) - la réalité pour mes désirs et je suis partie vivre, banlieue sud 91 (née banlieue sud – Antony 92, j’y suis bizarrement ?... attachée).

    Paris est bien trop chère pour une enseignante en lettres modernes – pas normal !
    Paris est bien trop polluée pour quelqu’un de normalement constitué – pas normal !!
    Paris est bien trop triste pour une amoureuse du jazz de Saint-Germain-des-Près – pas normal !!!
    Paris est bien trop surveillée, elle n’aime ni les biffins, ni les vendeurs de tours Eiffel – pas normal !!!!
    Paris devient la résidence de nantis qui oublient que la diversité, quand bien même elle ne les rassurerait pas, est le seul garant d’une vie pérenne.
    Quitter Paris ?...

    Aujourd’hui, quand j’y reviens, je vois cette ville que j’aimais tant (cette amante, cette compagne, ma promesse de devenir...) s’attrister de nos départs, s’empâtant de richesses et d’uniformisation des mentalités.
    Et je me dis, Paris est ailleurs désormais…
    A nous de l’inventer ?

    Isabelle Perciaux, Enseignante en lettres modernes, Saintry-sur-Seine (91).

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