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		<title>La mer, ce personnage de roman</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anne Savelli</dc:creator>


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		<dc:subject>critique</dc:subject>
		<dc:subject>roman</dc:subject>
		<dc:subject>Y&#244;ko Ogawa</dc:subject>
		<dc:subject>Japon</dc:subject>
		<dc:subject>mer</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;La mer chez la romanci&#232;re japonaise Y&#244;ko Ogawa.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://annesavelli.fr/ateliers-et-cie/critique-litteraire/" rel="directory"&gt;Critique litt&#233;raire&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_176 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://annesavelli.fr/IMG/jpg/mer_ogawa_bookwitty.jpg?1532349005' width='500' height='340' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Chez la romanci&#232;re japonaise Y&#244;ko Ogawa, quelque chose de lisse, de fluide s'infiltre souvent &#224; travers les phrases pour mieux camper des situations dont l'ambigu&#239;t&#233; devrait nous faire reculer et qui pourtant r&#233;ussissent &#224; s'imposer, puisqu'il n'est pas question d'abandonner le r&#233;cit en route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1990 d&#233;j&#224;, dans la longue nouvelle intitul&#233;e&lt;i&gt; La Piscine&lt;/i&gt;, la texture de l'eau dont la surface &#233;tait d&#233;crite comme un voile protecteur, l'&#233;l&#233;gance d'un jeune nageur &#224; l'entra&#238;nement, plongeant sous les yeux d'une adolescente perturb&#233;e venue s'asseoir chaque jour sur les gradins pour l'admirer, r&#233;v&#233;laient par contraste la cruaut&#233; de la jeune fille. Tout en &#233;tant capable de percevoir avec une sensibilit&#233; exacerb&#233;e ce monde d'une puret&#233; parfaite, elle s'av&#233;rait d'un sadisme sans &#233;quivoque.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un bel ado en maillot de bain&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;cision des sensations permettait une sorte de glissement, de passage de fronti&#232;re entre l'univers ouat&#233; de la piscine et l'orphelinat o&#249; la narratrice s'amusait &#224; terroriser une toute petite fille : le &#171; corps sans d&#233;fense &#187;, c'&#233;tait &#224; la fois celui de Jun, le bel ado sportif dont Aya-chan est secr&#232;tement amoureuse et qui lui appara&#238;t en maillot de bain, et celui de l'enfant en bas &#226;ge qu'elle enfermait, puis empoisonnait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De sadisme, il est &#224; nouveau question dans &lt;i&gt;H&#244;tel Iris&lt;/i&gt;, d'une mani&#232;re &#224; la fois plus explicite et plus complexe. Tout commence dans l'h&#244;tel qui donne son titre au livre, un &#233;tablissement situ&#233; dans une station baln&#233;aire. Modeste, un peu recul&#233;, il n'a pas vue sur mer, ne peut s'en pr&#233;valoir. Bien tenu par la m&#232;re de la narratrice, une adolescente qui partage avec Aya-chan un certain mal &#234;tre (d&#251; &#224; leurs rapports avec leurs m&#232;res, justement), l'Iris semble, au d&#233;but, devoir &#234;tre le d&#233;cor principal de l'histoire. Un &#233;v&#233;nement s'y passe, tout de suite, brutal, qui va conditionner la suite du r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D'une rive &#224; l'autre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cependant, on quitte rapidement les lieux. La silhouette du client qui a caus&#233; le scandale et qui va fasciner Mari, la jeune r&#233;ceptionniste, se dessine d&#233;sormais pr&#232;s de l'eau. C'est en bord de mer en effet que le hasard les remet en pr&#233;sence. Rien d'&#233;tonnant : la mer, c'est l'&#233;l&#233;ment qui conditionne la vie de la ville, la r&#233;veille, la bouscule.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;100%&#034; height=&#034;300&#034; scrolling=&#034;no&#034; frameborder=&#034;no&#034; allow=&#034;autoplay&#034; src=&#034;https://w.soundcloud.com/player/?url=https%3A//api.soundcloud.com/tracks/327256823&amp;color=%23ff5500&amp;auto_play=false&amp;hide_related=false&amp;show_comments=true&amp;show_user=true&amp;show_reposts=false&amp;show_teaser=true&amp;visual=true&#034;&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;Mari per&#231;oit &#224; la fois l'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; de cet homme vieillissant, traducteur de son &#233;tat, certainement violent et dominateur, et sa solitude, sa fragilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le geste de la main, timide mais d&#233;j&#224; familier, qu'elle fait pour lui dire au revoir alors qu'il prend le bateau, s'appr&#234;te &#224; retourner sur l'&#238;le face &#224; la ville dont il est l'unique habitant, qui d&#233;clenche cette histoire d'amour qui oscille entre s&#233;ances sadomasochistes et d&#233;licates attentions tandis que les protagonistes passent d'une rive &#224; l'autre, des rues o&#249; ils d&#233;ambulent parmi les vacanciers &#224; la maison de l'&#238;le o&#249; personne ne sait ce qu'ils font.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un d&#233;cor pour touristes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'h&#244;tel, la m&#232;re de Mari la brime, l'exploite, la rabaisse. Pr&#232;s de la mer, la jeune fille s'octroie une libert&#233; nouvelle, que ce soit pour manger une glace avec le traducteur, aller nager ou s'isoler avec lui en laissant les flots les s&#233;parer du reste du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois encore, Y&#244;ko Ogawa r&#233;ussit &#224; conjuguer effroi (les sc&#232;nes de domination sont explicites, m&#234;me s'il ne s'agit pas, &#224; mes yeux du moins, d'un livre &#233;rotique), d&#233;licatesse et &#233;tonnement. Comme son h&#233;ro&#239;ne, nous naviguons d'un espace, d'une surface &#224; l'autre, jusqu'au d&#233;nouement que la mer, changeante, finit par pr&#233;cipiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mer, c'est d'abord ce qui rend la ville vivante, nous l'avons vu. Un d&#233;cor pour touristes, gai, lumineux et, paradoxalement, &#224; la limite de l'abstraction.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Tangage&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes au Japon et pourtant, nous avons la sensation que cette station baln&#233;aire, avec ses boutiques de souvenirs, ses yachts, ses plages, pourrait se trouver n'importe o&#249; ailleurs. D&#233;limit&#233;e par des remparts, elle rappelle m&#234;me Saint-Malo, ville que la romanci&#232;re conna&#238;t, on le sait, puisqu'elle a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; invit&#233;e au festival &#201;tonnants voyageurs. La cit&#233; corsaire l'aurait-elle influenc&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bient&#244;t, en tout cas, alors que Mari et le traducteur se prom&#232;nent ensemble pour la premi&#232;re fois, le lieu se fait un peu plus sauvage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;Peu de touristes venaient jusqu'au cap et tous les bancs &#233;taient vides sauf celui o&#249; nous &#233;tions assis. Les coteaux &#233;taient envahis de fleurs des champs dont les tiges ondulaient au moindre souffle de vent. Un chemin pour pi&#233;tons, bord&#233; d'un garde-fou, montait vers le sommet, et o&#249; que l'on s'y trouv&#226;t, on pouvait voir la mer.&lt;br class='autobr' /&gt; Le front de mer que nous suivions s'&#233;tendait sur notre gauche. Les remparts &#233;taient toujours immerg&#233;s. On distinguait l'&#238;le dans le lointain.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le regard qu'ils portent sur l'horizon est le premier signe de leur union. Jusque l&#224;, ils ne savaient pas quoi se dire. Le vent, le bruit des vagues change la nature du silence qui se fait entre eux. Ils se comprennent, s'accordent. La mer devient ensuite la route qui les conduit l'un vers l'autre, le chemin trac&#233; entre leurs deux solitudes, par bateau, flots interpos&#233;s. Le tangage, ce l&#233;ger d&#233;s&#233;quilibre, fait partie int&#233;grante de la relation qui se noue.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Corps fan&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un jour, le rituel se rompt parce que le traducteur a invit&#233; son jeune neveu muet &#224; d&#233;jeuner dans sa maison de l'&#238;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;sormais, quelqu'un s'immisce entre eux et la mer &#224; nouveau change de visage. Nous voici &#224; la plage, au milieu des touristes. Mari voit, pour la premi&#232;re fois, le corps quasi nu du traducteur, tandis que lui conna&#238;t tout du sien. Elle observe &#233;galement celui du neveu, dont les belles proportions rappellent celles du nageur de &lt;i&gt;La Piscine&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quelques instants, rest&#233;e seule sur le sable tandis qu'ils sont partis se baigner, elle &#233;prouve une suite d'&#233;motions contradictoires, entre d&#233;sir de rester seule avec le traducteur et d&#233;ception face &#224; son corps fan&#233;, un d&#233;go&#251;t physique qu'elle recherche pour mieux s'amoindrir elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois de plus, la mer vient en &#233;cho mettre &#224; jour ses sentiments. Encombr&#233;e, populeuse, la plage est un lieu d'entrave. &#192; la surface de l'eau, une bou&#233;e se d&#233;tache, premier signe de danger, tandis qu'un surveillant guette les accidents.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Fantasmes de noyade&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Finalement, Mari se laisse submerger par ses fantasmes : s'identifiant &#224; l'h&#233;ro&#239;ne du roman russe qu'il traduit pour son plaisir, et qui se retrouve noy&#233;e dans un lac par son amant, elle voudrait &#234;tre entra&#238;n&#233;e de force, dans les profondeurs, par le traducteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, la mer &#171; parle &#187;, devient plus explicite. Elle avertit, pr&#233;vient. Le lendemain, des centaines de poissons morts sont jet&#233;s sur la gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;J'y suis all&#233;e voir avec la femme de m&#233;nage. En arrivant sur le front de mer, on a tout de suite senti une odeur de poisson pourri. C'&#233;tait exactement comme l'avait dit le laitier. En une nuit, l'aspect de la mer avait compl&#232;tement chang&#233;. On aurait dit qu'une mer de nature diff&#233;rente de celle de la veille avait surgi de nulle part.&lt;br class='autobr' /&gt; Quoi qu'il en soit, il y avait d'innombrables cadavres de poissons. L&#224; o&#249; auraient d&#251; se trouver comme d'habitude les douches, le glacier, la tour de guet, on ne voyait rien d'autre que des poissons, &#224; perte de vue. Il n'y avait pas de vagues, la mer &#233;tait grise, et tous les parasols &#233;taient rest&#233;s pli&#233;s.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#238;le, qui a la forme d'une oreille, entendra-t-elle cet avertissement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait multiplier les exemples, montrer comment Y&#244;ko Ogawa d&#233;place sans cesse les &#233;l&#233;ments dont elle dispose pour nous conduire o&#249; elle le souhaite tout en nous donnant l'impression d'un certain vagabondage. De fait, le liquide est pour elle un v&#233;ritable mat&#233;riau conducteur.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Prison &#224; ciel ouvert&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre de ses romans, &lt;i&gt;Cristallisation secr&#232;te&lt;/i&gt;, l'&#238;le est au c&#339;ur du r&#233;cit, &#224; nouveau. Impossible d'y &#233;chapper, cependant : cette fois, c'est d'univers totalitaire qu'il s'agit. L'&#238;le est une prison qui ne dit pas son nom, &#224; ciel ouvert, o&#249; le gouvernement vole les souvenirs des habitants, fait dispara&#238;tre ce qui leur tient &#224; c&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi, dans ce roman-ci, la mer n'appara&#238;t que tr&#232;s lentement, partiellement, &#224; la vue du lecteur. Ce qu'on retient plut&#244;t, dans les premi&#232;res pages, c'est la rivi&#232;re qui borde la maison de la narratrice et permet d'y acc&#233;der par une seconde entr&#233;e en contrebas, reli&#233;e par un pont vermoulu. La rivi&#232;re, c'est alors peut-&#234;tre la source de tout vie intime, l'espoir d'un peu de libert&#233;, un passage secret... Espoir fragile, cependant, puisqu'elle entra&#238;ne parfois ce qui doit &#234;tre oubli&#233; vers la mer. Ainsi, les p&#233;tales de roses, fleurs brusquement interdites :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;Je me suis pench&#233;e &#224; la fen&#234;tre et j'ai clign&#233; plusieurs fois des yeux. La surface de l'eau &#233;tait enti&#232;rement recouverte de fragments rouges, roses ou blancs, un assortiment de couleurs pour lequel il &#233;tait difficile de trouver un qualificatif. Il ne restait plus un seul espace libre. Ces fragments, ainsi vus d'en haut, avaient l'air doux, se chevauchaient et se d&#233;pla&#231;aient plus lentement que le cours habituel de l'eau. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mer, si elle est le seul point d'acc&#232;s au monde ext&#233;rieur, lieu d'une possible &#233;vasion, est aussi l'endroit o&#249; tout dispara&#238;t, se dissout, o&#249; la menace gronde. M&#234;me le ferry, seul bateau encore existant, finit par couler apr&#232;s le passage d'un tsunami.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le flottement demeure&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le recueil de nouvelles de Yok&#244; Ogawa intitul&#233; &lt;i&gt;La Mer&lt;/i&gt; est, lui aussi, mati&#232;re &#224; transformation, &#224; d&#233;placement. Ainsi, le texte qui donne son titre au livre parle moins d'eau que de souffle. La mer, c'est ici ce qui donne naissance &#224; un instrument de musique, &#233;trange, intrigant.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;Une fois de plus, la surprise n&#233;e du propos, coupl&#233;e &#224; la fluidit&#233; des &#233;l&#233;ments, entra&#238;ne le lecteur dans son sillage. Nous oscillons nous-m&#234;mes entre immersion et mise &#224; distance, vertige et ancrage au sol. Se plonger dans les romans de Y&#244;ko Ogawa, c'est effectuer une exp&#233;rience particuli&#232;re : celle d'une lecture effectu&#233;e d'une traite, ou presque, dont la moindre notation repose sur un composant tangible, concret, et o&#249; pourtant le flottement demeure, nous laisse libres, en apesanteur.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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