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L’écrivain en milieu scolaire (quelques questions)

mardi 11 Décembre 2018, par Anne Savelli

Un écrivain intervient dans un collège ou un lycée. Bien.
D’abord, comment le nommer ? Doit-on dire écrivain, écrivaine ? Auteur, auteur-e, autrice ? Poète, poétesse ? Parfois l’écrivain ne sait pas lui-même, ce qui n’aide pas. Sans crier gare viennent parasiter la tour (d’ivoire), l’image de l’ermite (caverne, abri, grotte), la barbe (Victor Hugo), le ventre (Balzac), la moustache (Proust), etc. Figures écrasantes et stériles pour ce qui est d’une première approche, on en conviendra.
Je suis écrivain.
Je suis écrivaine.
C’est déjà un monde, de le dire. Parfois, il faut toute une vie.

Bref. L’écrivain est là, il s’avance : c’est d’abord un corps. Il est jeune, c’est une femme, il est petit, elle marche avec une canne, il porte des Doc Martins, elle mesure 2m, il écoute de la soul, elle s’habille comme un sac, on découvre un dandy, elle a les cheveux bouclés, il est totalement chauve, il ne sait pas parler, elle met à l’aise tout de suite, etc. Mille écrivains surgissent.
Question : est-ce que l’écrivain arrive au collège, au lycée, conscient d’être écrivain, figé dans une posture ? Parfois. Peut-être. Je ne sais pas. D’écrivain de ce type, je n’en ai jamais vu ailleurs qu’à la télé. Ou presque.

Il a pris le métro, le train, le RER. Elle a le permis ou non. A rêvé à la vitre, travaillé dans le wagon, regardé son smartphone. Il s’inquiète, n’a pas beaucoup dormi... de qui je parle ? Autant de l’enseignant, de l’enseignante, du prof, de la prof, du professeur, de la professeur-e (professeuse ?) que de l’écrivain, écrivaine, bien sûr.
(on dirait qu’apparaissent quelques points de convergence)

Questions : juste avant la rencontre, comment l’écrivain imagine-t-il la classe ? Projette-t-il quelque chose sur le professeur, et si oui, quoi ? Qu’en est-il de l’autorité, de l’organisation, du statut social, de l’équipe, du lieu, du bruit, du silence ? S’il n’a pas l’habitude de ce type d’intervention, convoque-t-il, à un moment ou à un autre, ses souvenirs d’ancien élève ? (tout a changé ? Rien : qu’en sait-il ?) A-t-il peur ? S’est-il renseigné ? Se présente-t-il les mains dans les poches ou a-t-il, d’une façon ou d’une autre, répété ? (répéter quoi ? Sa vie, son œuvre ? Personnellement, je parle aux murs de ma chambre, la veille. Ce que je leur dis ? Quelque chose comme : écrire est une aventure, artistique, intellectuelle, humaine, professionnelle, sensible et hum... matérielle, aussi).

Question : où la rencontre a-t-elle lieu ? En classe, au CDI, ailleurs ? Ailleurs, on peut en rêver, chercher à l’expérimenter. En général, on s’accorde à penser que le CDI est préférable à la salle de la classe, autre rapprochement entre l’enseignant et l’auteur.

L’écrivain ne sait pas toujours à quel point il peut être compliqué d’établir des demi-groupes, de convaincre les collègues de modifier un horaire, ni d’utiliser le projeteur, les enceintes, les ordinateurs de l’établissement.
(sans parler de la connexion !)

L’enseignant ne sait pas toujours que l’emploi du temps de l’auteur n’a rien à voir avec l’image que tout le monde s’en fait : pour gagner sa vie, il tire cent fils à la fois. Il est en résidence, cherche de l’argent comme un petit entrepreneur, encaisse les refus, corrige les épreuves du dernier manuscrit, doit écrire un texte de commande pour le lendemain sur un sujet dont il ignore tout (ce qui l’amuse et le terrifie à la fois), prépare un roman et une lecture publique, répond aux mails, fait ses comptes, a oublié de cotiser à la caisse de retraite, tiens qu’est-ce que c’est que cette lettre d’huissier dans la boite ? L’enseignant comme l’auteur ont des cerveaux à circuits circonvolutifs. Il faut y faire entrer des dizaines de paramètres.

Et les élèves ? Eux aussi ont leurs préoccupations, et leurs questionnements. Quand l’auteur arrive, il est possible qu’ils se méfient de lui (ou d’elle). C’est en tout cas ce que l’écrivain (l’écrivaine) pourrait croire. Il ou elle tente de deviner ce que le groupe se dit de prime abord. Par exemple : Ce ne serait pas un imposteur, celui-là ? (syndrome bien connu du métier, d’où cette projection de l’auteur / autrice) (je vous ferais remarquer cependant que dans la langue française il n’y a pas de féminin à imposteur, pas plus qu’à escroc) (maigre consolation) (reprenons).

Et d’abord, vous gagnez combien ? (aïe) (l’auteur non aguerri sera surpris, peut-être même déçu, par cette entrée en matière. Celui ou celle qui anime des ateliers sait très bien, lui, elle, que la question sera posée. Que répondre ? Raconter la Rolls et le champagne ? Parfois la vérité met à mal toute la rencontre. Personnellement, je suis assez cash, comme on dit, mais si je pouvais je pipoterais peut-être, par moments...)
Et encore : C’est un métier, d’écrire des livres ? A quoi ça sert ? C’est vieux, tout ça, et ça sent la poussière, non ?

L’auteur (autrice) qui anime des ateliers sait bien que les élèves ont peur, eux aussi. Est-ce que ce sera noté ? Qu’est-ce que je vais écrire ? Est-ce que vous allez lire mon texte ? Est-ce que vous regardez les fautes ? Vous savez, moi, je n’ai aucune imagination.
Non, ce n’est pas noté. Non, je ne connais pas vos notes en français (et je m’en fiche). Quant aux fautes, je ne dis pas que ce n’est pas important, l’orthographe, la grammaire, c’est très important, même. Cependant dans l’édition, vous connaissez le métier de lecteur/correcteur ?
Lire ? Oui, je les lirai, mais à la fin, c’est vous qui direz votre texte à voix haute, si vous le voulez bien. A toute la classe ? Mais oui. Et même : au monde entier. On pourra le mettre en ligne. L’enregistrer. Le déclamer. En faire un livre. Ca dépend. On verra. On commence ? Vous êtes prêts ?

Est-ce que c’est bien ? Est-ce que ça va ? Est-ce que je respecte la consigne ?
Quoi ? J’ai le droit de ne pas respecter la consigne ?
Mais madame c’est bizarre, non ?
Quoi, j’ai le droit d’écrire ce que je veux ? Vraiment ?
Oui mais rappelle-toi que tu as un lecteur, ensuite...

Tu n’es plus un élève, tu es un écrivain, une écrivaine, et moi je suis ton lecteur, ta lectrice, durant le temps de l’atelier. Tu as le droit d’écrire un texte bizarre, oui, énigmatique, au contraire, surprends-moi, je suis tout à fait d’accord. Mais il faut l’assumer. Un écrivain assume la moindre des virgules. Regarde un peu si tu déplaces la parenthèse : qu’est-ce que ça change ? On met tel nom, tel adjectif ? Qu’est-ce qui est le mieux ? Qu’est-ce que tu préfères, toi ? Là, si on lit à voix haute, tu n’entends pas que ça sonne ? Si, hein ?
(au fur et à mesure, dès que l’élève se prend au jeu, l’écrivain biche, il tente de ne pas trop le montrer)

Et le professeur ? Comment intervient-il durant la rencontre, l’atelier ? Est-ce qu’il se l’autorise ? Est-ce qu’il connaît le travail de l’auteur, est-ce qu’il l’a un peu lu ? Est-ce qu’il a présenté son travail aux élèves lors d’un cours précédent (questions qui traverseront l’auteur, on peut en être sûr, et que sans doute il n’osera pas poser). Quant à l’auteur dans la salle des profs, lui, comment se sent-il ? Un chien dans un jeu de quilles ? A-t-il été lui-même professeur, à un moment ou à un autre ? Observe-t-il l’équipe enseignante parce que justement, son futur roman se passe dans un lycée, ou se sent-il éloigné des questions qui fusent (tu t’es fait inspecter, ça y est ? Tu as vu les nouveaux programmes ? Bidule, de la seconde 3, ce n’est plus possible, là, on est d’accord ?) ?

Questions, questions, questions.... parfois triviales (est-ce qu’il y a une cantine ? Comment vous faites pour manger ? Où est la machine à café ? On a suffisamment de papier pour les photocopies ?) ; qui permettent à d’autres moments de se mettre à la place de qui se trouve en face (Vous habitez où ? Quoi, si loin du lycée ? Oh la la, tu es fatiguée, toi, qui n’écris rien... tu ne dors pas assez ?). Questions qui restent en suspens ou qui viennent sans crier gare.

Et l’écrivain en résidence, alors ? Celui qui reste longtemps ? Qui doit, par contrat, 30% de son temps à ce qu’on nomme la restitution, et se consacre, les 70 restants, à l’écriture ? Qu’est-ce qu’il se dit ? Eh bien c’est trivial, au début, là aussi : est-ce que je ne vais pas trop m’investir ? Est-ce que j’aurais, à la fin de l’année, bien avancé mon livre ? Comment je ferai pour gagner ma vie, par la suite ? (l’écrivain n’a ni congés payés ni chômage, ce qu’on ne sait pas toujours). Au fil du temps, s’ajoutent d’autres questions : est-ce qu’on va réussir à tout faire, à mener le projet comme il faut ? Est-ce que les élèves sont contents ? Est-ce que le prof n’en a pas marre ? Est-ce qu’il aura son bac, celui-là, et si oui, tiens, qu’est-ce qu’il fera ensuite ? Et elle, qui voudrait être autrice aussi, qu’est-ce que je lui dis ?
Est-ce que je leur apporte quelque chose ?
Est-ce qu’ils s’en souviendront ?
Est-ce qu’ils s’ennuient ?
Est-ce que je suis très loin du compte ?
Quel langage leur parler ? Qu’est-ce que j’imagine de leur vie, de leur environnement ? Quels clichés me poursuivent, moi aussi ? (ceux que je cherche à chasser sont peut-être remplacés par d’autres, allez savoir).
Ce sont toujours les mêmes questions, et pourtant elles se renouvellent : mystère des échanges humains, de nos élans et de nos inquiétudes.

À vrai dire, je n’ai souvent que des réponses incertaines. Elles contiennent toutes, cependant, un désir de respiration.

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Messages

  • Je crois que quelqu’un a dit que poser des questions c’était tenter de prendre pouvoir.

    Peut-être vaut-il mieux leur apporter quelque chose et attendre les questions des jeunes.

    Ce n’est pas dans un sens négatif que je dis cela !

    (ancienne prof mais pas de lettres)

  • Bonjour Charlie,
    Je comprends votre remarque en général, mais je vous avoue que je ne saisis pas le rapport avec ce que j’ai écrit, précisément. Avez-vous remarqué que dans mon texte, la seule question posée à un élève est celle, à un moment, de savoir s’il a suffisamment dormi ? Toutes les autres questions circulent, soit de l’élève vers l’écrivain ou le professeur, soit entre le professeur et l’écrivain, soit de façon souterraine, non dite, soit encore de soi à soi...
    Je vous souhaite une bonne journée,
    Anne

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