Parution le 7/01/2026
14.00 x 19.00 cm
384 pages
ISBN : 978-2-330-21548-4
Prix indicatif : 23.50€
Anxiété, orgasme, savon et tapis rouge
dimanche 14 Juillet 2024, par
(Campus René Descartes de Marne-la-Vallée, où L’aiR Nu redéambulera.)
Mardi La vie politique est tellement folle que je suis incapable de retourner à ma fiction (Bruits) depuis plusieurs jours. Je pense, en tapant ces mots, que c’est le signe d’une certaine santé mentale. Peut-être, mais le niveau d’anxiété est encore trop élevé et l’écriture n’avance pas : il faut trouver une solution. Je décide, en ce mardi soir, de me mettre à la copie. Je copierai ici des textes jusqu’à ce que je me sente capable d’écrire à nouveau.
En fait, j’ai déjà commencé ce matin. Anne Mulpas m’a envoyé la photo d’un poème que j’ai recopié. Le voici :
Recto verso
Ce n’est pas la même chose
la porte ou le porche
la cloison ou le rempart
l’alcôve ou le jardin
la baie ou le créneau
la chambre ou la terrasse
Dédale, tantôt tu construis
pour terrasser la terre
et tantôt nidifier à demeure
Ce n’est pas la même chose
le dedans du dehors
ou celui du dedans.
Valerio Adami dans Le Sens de la visite
(Ici, il suffit de franchir un seuil et voilà que la ville déroule son tapis rouge. Étonnant, non ?)
Ça nous fait des vacances, la poésie, des vacances de langue pourrie.
Je ne sais pas pourquoi, je décide ensuite d’ouvrir Le Savon de Francis Ponge — pour me nettoyer un peu de la séquence actuelle ? C’est possible. Que dit-il ? Il commence par prévenir son lecteur que certains passages "destinés à l’écoute" d’un auditoire de radio seront notifiés comme tels, au début, en italiques. Ah. Je n’aurais pas dû mettre "séquence" en italiques dans la phrase précédente, me dis-je, car l’idée me vient de prononcer le terme à voix haute. Or, "séquence", c’est comme "ADN" : utilisé comme raccourci pour éviter de nommer quelque chose avec précision ("Nous sortons à peine de cette séquence.", "Ça fait partie de mon ADN..."), il m’horripile assez rapidement. Bref. Ponge, reviens !
Ponge revient, il suffit de rouvrir le livre, et voilà qu’au bout de quelques lignes ("vous écoutant, moi parlant") je me retrouve un peu dans le mien. Bien. Je continuerai la copie.
(À l’entrée de la bibliothèque Georges Perec, espace pour lequel j’ai une prédilection particulière.)
Mercredi La lecture de Ponge fonctionne, ou la copie. J’ai réussi à me remettre à Bruits, aujourd’hui, même s’il est tout à fait possible que j’aie écrit n’importe quoi (souvenir de la méthode de Julia Cameron dont je parle par exemple ici : pour débloquer les choses, commencer par s’occuper de la quantité, et non de la qualité de ce qu’on écrit).
Bon, et la copie, alors ?
Le Savon, p 98 de mon édition L’Imaginaire (où il est question du savon lorsqu’il baigne dans l’eau de la soucoupe) :
"Le savon se venge de l’humiliation qu’elle lui fait subir en se mélangeant intimement à l’eau, en s’y mariant de la façon la plus ostensible. Cet oeuf, cette plate limande, cette petite amande se développe rapidement en poisson chinois, avec ses voiles, ses kimonos à manches larges et fête ainsi son mariage avec l’eau."
Les manches larges des kimonos me vengent, moi, de la lettre présidentielle arrivée tout à l’heure, que je n’ai pas envie de lire.
Ça reste encore bien difficile, le soir, de ne pas s’inquiéter, de se concentrer sur une lecture, d’envisager l’avenir. Il y a quelques jours, j’ai appris que mille Musée Marilyn avaient été pilonnés l’an dernier, par exemple. Comment continuer sereinement d’écrire, après ce type de nouvelle ? Il le faut, cependant, ne serait-ce que pour faire surgir devant soi un square, avec mare et canards, et y catapulter ses personnages dans un taxi (c’est ce que j’ai fait aujourd’hui). Et passer tout l’été ainsi.
Ne pas oublier de marcher le matin, cependant. Très important. Le type pénible rencontré l’autre jour s’estompe à peine. Il s’estompe tout de même.
(Buttes-Chaumont, en début de semaine.)
Jeudi Malgré ces derniers mots tapés, l’anxiété reprend le dessus. Cela fait combien de jours, maintenant ? Depuis les élections européennes, disons. Par moments, elle disparaît durant une heure. Lors des repérages effectués lundi pour L’aiR Nu, sur le Campus de Marne-la-Vallée, par exemple, elle s’est évaporée aussitôt le pied posé sur un tapis rouge incongru, à la fois déroulé et, à en croire un logo, interdit d’accès. Tout était alors cohérent : les missions de L’aiR Nu, le partenariat avec l’université Gustave Eiffel, et moi-même dans cette vie-là. Mais elle est revenue dans le RER du retour, bloqué à cause d’un sac oublié, s’est prolongée dans la solitude. Je la combats pied à pied, me déplace, la déplace, comme je peux. Quand je n’arrive à rien, je fais quelque chose : écrire ce semainier, entre autres. Sa régularité (que je ne dois qu’à moi, mais dont l’inscription dans le temps a fini par créer une forme d’habitude, économisant, ainsi, l’énergie du doute) m’empêche de me demander avec trop de véhémence, chaque fois, s’il est utile ou non.
Je pense au Savon de Ponge que j’ai terminé ce matin, après l’avoir gardé près de moi combien d’années, et recommencé combien de fois ? Je ne sais plus. Un ticket de métro mauve lui servait encore de marque-page il y a quarante-huit heures. Savon écrit lui-même sur vingt-trois ans, publié l’année de ma naissance et que je termine aujourd’hui. Savon qui, de page en page, se révèle si précieux. Utile, Le Savon ? Bien sûr. D’autant qu’il parle, lui-même, de son utilité.
Dernière copie pour le semainier, Le Savon, toujours, page 127 :
"Oui ! c’est bien ainsi qu’il faut concevoir l’écriture : non comme la transcription, selon un code conventionnel, de quelque idée (extérieure ou antérieure), mais à la vérité comme un orgasme : comme l’orgasme d’un être, ou disons d’une structure, déjà conventionnelle par elle-même, bien entendu — mais qui doit, pour s’accomplir, se donner, avec jubilation, comme telle : en un mot, se signifier elle-même."
L’essentiel est là, comme toujours.
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