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Contrastes

dimanche 1er Février 2026, par Anne Savelli

Le lundi, c’est passer du centre dentaire au cimetière, de la place du Colonel Fabien au colombarium du Père Lachaise, du fauteuil où être soignée au banc de la salle où se tient une cérémonie. C’est serrer dans ses bras son amie, dont le père est décrit, avec douceur, en mélomane distrait. Se dire que la photo du jour concernera la forêt urbaine plutôt que les allées pavées.

Le mardi, jour de fin des dossiers avons-nous décidé alors que ce n’est pas encore la dead line, dossiers de demandes de subventions qui obligent à des contorsions, s’imaginer le nombre de déambulations qu’on aura effectuées sur une année entière alors que nous n’en avons qu’une, pour le moment, de programmée. Penser le public à aller trouver, les tarifs, j’en passe, quand nous n’aimons parler que d’écriture et de littérature (se récompenser en en parlant quand même, comme si c’était transgressif, alors que c’est le coeur même de notre action).

Le mercredi est peut-être le jour le plus contrasté. Le matin, je me rends pour la première fois de ma vie à la BNF rue de Richelieu (j’ai l’habitude de celle de Tolbiac) qui possède, ai-je cru comprendre, le fonds Delphine Seyrig. En fait, une partie est à Richelieu, l’autre est à Tolbiac : il va falloir bien s’organiser — j’ai commencé par me tromper de jour dans ma réservation de documents, je suis un peu perturbée, ces jours-ci. En sortant, d’ailleurs, je perds la carte de chercheur que je viens juste de faire refaire. Une chance, je m’en rends compte assez vite, fais demi-tour, et comme je me souviens de mon numéro de casier (le 53, comme par hasard) (non), miraculeusement, je la retrouve, coincée dans un angle.

Juste après, j’ai rendez-vous à France Travail, ex Pôle Emploi, où je suis inscrite depuis très longtemps sans être rémunérée. La réunion collective a été imposée sous la menace d’une radiation, après un faux entretien — le mien n’a tout simplement jamais existé, j’ai reçu un mail intitulé entretien de concertation, ou quelque chose dans ce goût-là, avec une pièce jointe vierge entérinant mon souhait de me rendre à cette réunion. D’autres ont reçu un coup de fil de dix secondes... Bref. L’animatrice commence par le nier, ce qui n’aide pas à avoir envie d’écouter la suite. Son power point est tombé en panne, ne fonctionnera jamais. Elle s’assied à côté de moi, après que mon voisin ait, immédiatement, fait défection.
Puis la salle se vide, au fur et à mesure. Il s’agit de "discuter ensemble" a-t-elle déclaré en préambule. Mais non. Pas du tout. Il s’agit de faire du chiffre, puisqu’on ne peut pas tous nous recevoir de façon individuelle, ce qu’elle finit par reconnaître. Nous sommes de la même tranche d’âge et venons du même quartier (même si j’en suis partie). En dehors de cela, la dizaine de personnes réunie autour de la table semble, a priori, n’avoir aucun point commun. Certains ne savent pas se servir d’un ordinateur, rédiger un CV, d’autres sont enseignants-chercheurs de métier.
L’animatrice, avec laquelle je partage une façon d’être habillée, ce qui doit la mettre en confiance, me demande, d’entrée de jeu, de me présenter. Elle ne s’attend pas à ce que je vais dire et, de fait, quand je le précise (je suis artiste-auteur, cherche à créer mon propre emploi, ne souhaite ni employeur, ni métier salarié), change de ton, m’annonce, péremptoire, que je n’ai rien à faire là.

C’est vrai. Je ne sens pas que mon âge est un poids. Je ne rédige jamais de CV qui ne soit pas une bibliographie. Je ne regarde pas les petites annonces. Je ne cherche pas à me reconvertir. Je n’attends pas la retraite, non plus.
Elle nous parle d’un pacte pour l’emploi qui date de 2025, dont aucun de nous n’a eu connaissance - et moins encore signé. Ce pacte [1] précise qu’il faut chercher du travail 15 heures par semaine, ce qui me fait bien rigoler, vu le temps que je passe, bénévole, à m’occuper de L’aiR Nu. De toute façon, ne touchant pas d’argent, je ne me sens pas concernée par ses menaces (car elle m’a implicitement menacée). Mais les autres ? Ceux qui ont eu un "vrai métier" et l’ont perdu ? Tout le monde, dans le groupe, s’accorde à penser que France Travail ne sert à rien. Elle, inlassablement, parle d’accompagnement. Est-ce qu’elle y croit vraiment, cette animatrice qui a déjà dû se reconvertir deux fois, comme elle nous l’a expliqué ?

Je prends des notes, non sur ce qu’elle me dit, mais sur ce que je raconte là. On pourra se demander pourquoi je reste inscrite, en dehors des réductions dans les musées que cela me procure. Parce qu’à une autre époque, celle de Pôle emploi, une autre animatrice m’a écoutée. Parce que j’ai rencontré, l’an dernier, des guides touristiques qui m’ont parlé de leur métier, ce qui n’aurait pas eu lieu ailleurs. Et même, parce qu’une fois de temps en temps, je croise des gens qui ne me ressemblent pas. Pour ces seules raisons. Je ne coûte pas cher mais elle n’entend rien, ou presque, celle qui parle. Le changement de nom, pour cette agence, couplée à son manque de moyens, n’est pas si anodin. L’animatrice tente, à un moment, de culpabiliser les gens sur l’allocation qu’ils reçoivent, mais ça ne prend pas. Mais alors, pas du tout. C’est déjà ça, me dis-je, en quittant à mon tour avant l’heure cette réunion obligatoire et inutile.
Le soir, c’est le club de lecture dans le nouveau quartier, chaleureux et joyeux, ça change.

Samedi matin, très tôt. Drôle de semaine. Ce passage à France Travail m’a marquée, avec sa violence implicite (personne n’a été prévenu que nous allions être triés par âge, pour commencer), violence qui tentait de se tapir mais revenait en boomerang — je notais dans mon cahier les lapsus de l’animatrice. Pourtant, j’ai vécu des choses formidables, dans la foulée : le club de lecture, un entretien pour mon podcast tourné dans la bibliothèque de la Maison de la poésie, l’article d’Alain Nicolas dans L’Humanité du jeudi sur mon livre. Pourquoi faut-il que cette réunion se rappelle à moi ? Si je n’avais pas fait les choix que j’ai faits, je n’aurais jamais écrit Bruits.

Ah oui, j’oubliais : cette semaine, j’ai également publié un nouvel épisode de Faites entrer l’écriture, consacré aux débuts (dans l’écriture comme dans la vie d’écrivain). Et j’ai passé "en gratuit" l’épisode consacré à mon bref séjour chez Actes Sud, Actes Sud qui, au passage, vient de refondre son site web. Voici la page de Bruits, et celle qui est consacrée à Inculte, devenu collection de la maison.

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[1qui concerne le RSA, en fait, ce qu’elle n’a pas dit, je me demande pourquoi. Vraisemblablement, personne n’était au RSA autour de la table.

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