Livre numérique écrit par L’aiR Nu
(Pierre Cohen-Hadria, Mathilde Roux, Anne Savelli, Joachim Séné)
téléchargeable gratuitement
et site web
En réserve
dimanche 14 Juin 2026, par
(Rue des Cascades, fresque nouvelle. L’idéal serait de se sentir à l’aise dans cette position et non de s’allonger à cause d’une forme d’écrasement.)
(Les livres que je lis, en ce moment, proviennent souvent de la réserve centrale des bibliothèques de la Ville de Paris, ou encore de la réserve d’une bibliothèque spécialisée, ce qui me laisse croire, lorsque je m’en rends compte, que je m’intéresse à ce que personne, ou presque, ne lit.)
Tout comme la semaine dernière, je me sens vampirisée par mon projet d’écriture. Vampirisée, c’est le moins qu’on puisse dire : il me suce le sang dès que je m’y mets, chaque matin. Cette fois, pas d’autre explication possible, me dis-je : la fatigue psychique ou émotionnelle vient de lui. Mais pourquoi ? Il devrait me stimuler, au contraire. Je trouve ça d’une injustice totale et cherche à comprendre ce qui se passe.
Il y a eu des chocs émotionnels, ces derniers temps, que j’ai un peu trop bien encaissés. En réfléchissant, je me dis que cette vampirisation vient sans doute aussi, en parallèle, d’une question très simple : j’ai beaucoup de travail en ce moment mais rien ou presque n’est rémunéré. Voilà qui est logique, puisque j’écris sans vendre assez d’exemplaires pour en vivre et que je "développe", comme on dit, un projet, Par-là Paris, c’est-à-dire qu’il n’est pas rentable. Mais tout de même, qu’est-ce que c’est que cette folie ?
Un petit connard en moi fait entendre, avec persistance, ce qu’il en pense : ce n’est pas du travail puisque tu n’es pas payée et de toute façon, ce que tu fais n’est pas utile, etc. Le genre de petit connard (le féminin fonctionne également) qu’on lit systématiquement dans les commentaires dès qu’il s’agit de parler des conditions de création, raison pour laquelle je n’interviens pas, sur les réseaux sociaux, dans les conversations : inutile de le convoquer, il est déjà là, incrusté dans ma boîte crânienne.
J’écoute "Travailler a-t-il un sens ?" (Les Idées larges, Arte), puis Trouble dans l’attention de Delphine Saltel.
Le lendemain, je me sens toujours aussi écrasée. Je n’arrive pas à savoir si c’est parce que je suis seule face à ce que je dois écrire ou parce que, chaque jour, je suis confrontée au fait de devoir défendre ce que je tente de faire. Je ne comprends pas mon propre circuit d’énergie.
Au moins, je sais repérer cette fatigue. Cette impression d’avoir, dans les veines, du jus de navet, je la connais, raison pour laquelle je la prends au sérieux. Je sais d’ailleurs ce que je devrais faire pour qu’elle disparaisse : rien. Ne plus écrire, ne plus chercher d’argent, ne plus relancer personne. Des vacances, en somme - mais sans congés payés, ce qui implique de devoir, pour soi-même, les légitimer. Peut-être finirai-je par en arriver là.
(Dans mon esprit, c’est vraiment une extrémité !)
En attendant, la fin de semaine est chargée : vendredi, séminaire à Champs-sur-Marne sur La Tectonique des Halles de Guillaume Marie suivi de la soirée consacrée à Pierre Ménard à la médiathèque Sagan. Samedi, Nuit remue. Et puis, mine de rien, je fais beaucoup de petites choses invisibles : ajouter des sons dans la carte Par-là Paris, par exemple.
Jeudi J’essaye de ne rien produire, pour voir ce que ça donne, mais cela en revient seulement, en fait, à ne pas écrire, à ne pas retourner au manuscrit en cours. Pour le reste, je lis, j’envoie des mails, je tiens ce journal, je travaille ma courte intervention pour le séminaire de demain... Bref, si on tient le compte, voilà qui ressemble beaucoup à une journée de travail classique.
Côté énergie, c’est un peu mieux, mais à peine, pas encore assez. Je renonce à me rendre à une soirée littéraire, ce qui m’agace. (C’était déjà le cas la veille.) Je me dis que j’observe, à mesure, l’énergie psychique que l’écriture demande — mais c’est peut-être celle de la fin de vie de Bruits en librairie, celle des dossiers montés sans réponse positive, des promesses non tenues, des accidents de parcours... Qui sait ?
Oui, peut-être. Disons cela.
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