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L’expérience, suite et fin

dimanche 22 Janvier 2023, par Anne Savelli

(Comme dit précédemment, cette année, je recycle d’anciennes photos plutôt que d’en mettre en ligne de nouvelles chaque semaine. Voici donc une photo prise dans un hôtel irlandais - à Dublin ? - en 2018)

Samedi 21. Je m’apprête à partir pour Nantes afin d’assister, ce soir, à l’hommage rendu à Delphine Brestesché au Lieu unique, avant d’entamer une nouvelle semaine de résidence au bord du lac de Grand-Lieu. Je ne ferai rien d’autre ici, ce matin, que copier le texte envoyé quotidiennement à Séverine Daucourt et Anne Mulpas. Le voici — repartons quelques jours en arrière.

Dimanche. Une petite histoire symptomatique des temps qui courent : une amie plasticienne qui, à la soixantaine, vit à deux dans 19m2 près de chez moi (19, oui) et ne roule vraiment pas sur l’or, m’appelle à propos d’un projet dans lequel je suis impliquée. Elle a répondu à l’appel urgent d’une galerie, qui, après avoir lu son dossier, lui propose d’exposer à la fin du mois. Tout s’est fait très vite, et voici pourquoi : suite à la défection d’un artiste, il y a un trou dans la programmation, et donc un manque à gagner pour la galerie. Pour les artistes qui répondent à l’appel, il faut proposer quelque chose, convaincre, et vite. Moyennant finance (250 euros je crois bien), mon amie apprend qu’elle peut exposer. Mais le livre qui fait partie de son projet, et auquel j’ai participé, n’intéresse pas la galerie. Il faudrait faire venir - gratuitement, ça va sans dire - et d’ailleurs, personne ne le dit - les auteurs pour faire des lectures. Je serai dans la région de Nantes, à parler de Marilyn, ce soir-là, et c’est ainsi que je décline la proposition qui m’est faite. Cela dit, j’aurais certainement dit oui à mon amie, pour la soutenir, si j’avais pu. Cependant, comme on le constate, chacun, dans ce système, exploite l’autre.
Matin : exposition sur Henri Cartier-Bresson et Martin Parr.

Lundi matin, c’est, traditionnellement, jour de paperasse (activité non rémunérée qu’il faut caser quelque part, et donc, délimiter dans l’espace et le temps). Petite bio réécrite et renvoyée par mail, gestion du colloque en Italie non payé, et donc transformé en vacances à moindre coût (réfléchir vite à quels billets, combien de jours, etc). N’entendant pas de bruit de travaux dans mon immeuble, je tente un enregistrement pour le feuilleton sonore dans lequel L’air Nu, en résidence la semaine prochaine près de Nantes, va se lancer. Découverte d’un bug qui empêche la connexion casque-Audacity sur Mac (je viens de passer de Pc à Mac). Il faudra donc changer d’interface, se réadapter, etc. Enregistrement malgré tout, vite fait, sur Audacity, puis envoi d’un fichier Mp3 à L’aiR Nu, pour test. Juste après, les travaux reprennent. Je ne sais pas pourquoi, ensuite, je m’acharne, tente de comprendre en dix minutes le fonctionnement de GarageBand (le logiciel Mac), au lieu de me remettre à Bruits. Énervement. Départ pour un rendez-vous. Pour rester dans le flux de Bruits, dans le métro, j’écoute un extrait du texte que j’ai enregistré. Après-midi : résumé amical, par mail, des activités récentes du collectif à nos propriétaires (L’aiR Nu a son propre local). Puis, tentative avortée de faire les soldes : retourne à Bruits, retourne à Bruits, me dis-je. Rentrée chez moi, je reprends ma relecture et, comme souvent, bloque sur une page, qui n’avance plus. Impression de n’avoir rien fait progresser, aujourd’hui, alors que ce n’est pas vrai. J’écris ces lignes au lieu de faire un sort à cette page pénible, qui me nargue (et pourtant, j’y ai déjà passé un temps fou). L’écriture, c’est la lutte. Se battre contre ce qu’on sait déjà faire, avancer vers le bancal, le ridicule, le mal foutu, le mal écrit, le mal nommé.

Mardi. J’avais entamé cette expérience, jeudi dernier, en notant le résumé de ma journée à la Philharmonie. Cette fois, je me trouve au Musée de la musique, situé lui aussi face au lycée professionnel où je mène des ateliers. J’écris à Anne et Séverine en entendant un musicien improviser à l’organetto, un instrument qui existait au Moyen Âge, mais dont personne ne saurait dire s’il sonnait comme il sonne, musicien avec lequel je viens de discuter dans une salle parfaitement vide. Si on ajoute à cela la gratuité de cette visite due à mon statut de demandeur d’emploi, on peut le dire : le luxe de ce moment est suprême.

Je viens ici tenter d’écrire une minuscule partie de Bruits, après deux heures d’atelier, une trentaine de minutes de marche, un repas pris en vitesse, une relecture de ce même Bruits ce matin, l’organisation du voyage à Bari, en Italie (à ceux qui l’ignoreraient, les artistes auteurs n’ont pas de congés payés, il faut donc "tordre" les invitations à venir pour s’offrir quelques jours de congés, quand on peut) et d’une résidence à venir en février (non payée idem, pour Bruits, mais au bord de la mer), une tentative de commencer à travailler sur mon intervention au colloque (alors que ce n’est que dans deux mois !) (n’importe quoi, franchement) et enfin la découverte, en sortant de chez moi, que d’autres travaux étaient prévus dans mon immeuble, s’ajoutant à ceux qui, déjà, me font fuir ou me donnent mal à la tête. Heureusement que je vais beaucoup partir. Dans le musée, quelqu’un sifflote. On entend des bruits de pas, une voix, un frottement de cordes. Je poursuis la visite, et embrasse Anne et Severine par mail.

Mercredi (attention, c’est long, dis-je à Anne et Séverine) La journée d’hier fut dense, physiquement, émotionnellement et en termes de concentration (écrire le matin, rester, ensuite, debout deux heures à faire travailler une classe qui ne parle pas le français mais de multiples langues avant de s’immerger, deux heures à nouveau, dans un musée, prendre des notes, écouter l’audio guide et ses perceptions, marcher une heure trente dans le froid, etc). Je me rends compte ce matin, en me remettant à écrire, que jusqu’à récemment je n’aurais jamais pu tenir une journée pareille sans pause (trois ans de burn out sont passés par là). Aujourd’hui : faire un sort à ce texte qui me résiste, la minute 07:38 de Bruits (livre en vingt-quatre heures, "minuté", qui comptera 1440 paragraphes, ou "minutes") que je réécris sans arrêt. Bien avancer sans pour autant parvenir à mes fins. Apprendre qu’il faut que je passe cet après-midi au bureau de L’aiR Nu, à l’autre bout de Paris, pour récupérer une enceinte qui servira la semaine prochaine quand nous serons en résidence. Le voir comme une délivrance : de toute façon, mon cerveau est à cette heure, midi, un citron pressé. Ne pas emporter l’ordi, rendre au passage les livres empruntés à la bibliothèque et se dire : je souffle. Je ne pense plus écriture.

Grande joie de poursuivre l’expérience un jour de plus grâce à la demande d’Anne et Séverine hier, qui m’a réjouie.

Renoncement à monter un dossier de résidence trop complexe (il faut un partenaire extérieur, parler anglais couramment, etc).

Rapide auto flagellation car je n’arrive pas à dégager du temps pour créer le podcast qui m’aidera, je l’espère, à être plus autonome financièrement un jour.

14h. Repos sur le canapé du 72, le local de L’aiR Nu, une fois l’enceinte retrouvée. J’écoute au casque un épisode du podcast du Collège de France sur les oeuvres disparues (William Marx), qui me sera utile la semaine prochaine. Bonne idée de ne pas repartir tout de suite car je reçois alors un coup de fil du Louvre pour l’obtention de ma carte Clef. Où l’on m’apprend, au passage, que, contrairement à la promesse initiale du musée, c’est moi qui serai chargée de la paperasse inhérente à ma rémunération (devis, facture, horrible Chorus Pro, attente du virement du brut sur le compte du collectif, note de droits d’auteurs, virement sur mon compte du net, déclaration à l’Agessa sur le site de l’URSSAF Limousin, paiement des cotisations) (tout cela, au mois d’août prochain, si ça se passe comme l’an dernier !). Je le déplore au téléphone, m’exclame et me venge en demandant un exemplaire du beau catalogue de l’exposition Les Choses. Pas sûre que ça passe mais depuis le burn out, j’ai changé : quand j’ai quelque chose à demander, je le demande sans me poser de question. Je me sens un peu piégée mais je ne m’énerve pas (note du samedi 21 : ça arrivera le lendemain et me créera un début de crise anxieuse). Au retour, dans le métro, je tape sur mon téléphone cet interminable résumé tandis que William Marx parle du sentiment universel de la perte. J’avoue que je ne l’écoute qu’à moitié. Je sors à République et je finis à pied pour mieux écouter Marx.

Jeudi. Que faire ? Aller à la manif pour les retraites, seule, afin de faire nombre ou, plus pernicieusement aussi, parce que "ça peut toujours servir pour Bruits", de se fondre à la foule, tout faisant bruit dans ce livre....

Il est 14h. J’ai liquidé ce matin la minute 07:38 de mon livre comme prévu hier (pas de bruits de travaux), puis j’ai envoyé cette suite de Bruits à Joachim Séné avec lequel je serai, par ailleurs, en résidence la semaine prochaine (bossé hier soir sur notre projet de feuilleton sonore tout en réfléchissant au livre que nous devons écrire, aussi, à ce propos). Envoyer mon texte, au fur et à mesure, à Joachim, c’est une façon de cesser de réécrire le début sans arrêt, même s’il n’est pas parfait. Il me l’a dit : interdiction d’y retoucher avant le mois de juin. D’ici là, j’espère avoir bien avancé.

Petite biobiblio réécrite pour la fac de Bari (mais pas encore envoyée). Je sens que je vais mettre mes chaussures et sortir sans savoir où j’irai : à la Cité de la musique pour mon livre (visite du studio de Pierre Henry) ; ou à la manif ; ou les deux.

Finalement, ce sera la Cité de la musique. En chemin, je croise une de "mes" élèves d’atelier, russe, la seule à pouvoir communiquer avec un garçon ukrainien récemment arrivé (et dont je sais qu’elle aime bien le maquillage) ; trois minutes plus tard, c’est Amélie Nothomb qui traverse l’avenue Jaurès, ni maquillée ni chapeautée (c’est Paris 19e, bébé, comme on dit à Marseille !).

Je rentre (un peu déçue de l’exposition) en écoutant, en direct, un podcast sur la manif. De retour chez moi, il faut organiser : le voyage à Nantes de samedi (comment trouver le temps de voir l’exposition de Delphine aux Beaux-Arts) avant la résidence à Grand Lieu, préparer cette résidence et la suivante, celle de février, à Arromanches, et régler la paperasserie Louvre + Bari avant de partir.

J’ai peur de ne plus avoir mon livre en tête la semaine prochaine.

(Forcément, j’en aurai un autre)

Et je n’ai toujours pas lancé mon podcast.

Mais j’ai beaucoup marché, et je vous ai écrit, écris-je à Séverine et Anne, en les remerciant.

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