Livre numérique écrit par L’aiR Nu
(Pierre Cohen-Hadria, Mathilde Roux, Anne Savelli, Joachim Séné)
téléchargeable gratuitement
et site web
La mise en route
dimanche 22 Mars 2026, par
Mercredi Je me suis remise à écrire ou, du moins, à travailler sur mon prochain livre, ce qui est signe que Bruits s’éloigne, que la question de sa réception perd de sa puissance. Voilà ce que je me dis depuis le début de la semaine alors que, bien sûr, la rencontre à laquelle je dois participer le jeudi aux Buveurs d’encre ne cesse de prendre de l’espace — quels extraits lire, il n’y aura personne, etc.
(Là où la "traversée de Paris" de L’aiR Nu se terminera.)
La veille, la préparation de la journée du 27 mars, durant laquelle L’aiR Nu proposera une traversée de Paris des beaux quartiers (où personne ne nous demande rien) aux quartiers dits "politique de la ville" (où la ville a besoin de nous) a repris. Nous en sommes aux repérages, aux ajustements et je me dis alors, comme à chaque fois, qu’il n’y a rien de plus jouissif, de plus plaisant. Découvrir une nouvelle rue, s’apercevoir qu’on a quelque chose à en dire, qu’un texte littéraire peut lui être attaché... S’il était possible de faire ça régulièrement ! Évidemment, en dehors de ce projet que nous menons avec l’Université Gustave Eiffel, tout ce que nous avons entrepris est pour l’instant suspendu aux résultats des municipales.
Le mardi, toujours, mais le soir, j’ai eu la chance d’aller écouter mon ami Guy Bennett, de passage en France, lire à la librairie café L’Ours et la vieille grille des extraits de En exergue, un ouvrage paru aux éditions Lanskine consacré à la question de la citation en littérature (son importance, son abus...). Je l’avais interrogé pour mon podcast mais je ne l’avais jamais vu lire. C’est assez drôle, il faut le dire. Pour commencer, il ôte sa veste et, prenant tout son temps, se retrousse les manches. Étant placée au premier rang (ce que je fais le plus souvent possible, pour les auteurs comme pour moi), j’ai pu admirer cette façon de se mettre en route. Elle m’a rappelé celle qu’avait Jacques Demy d’enfiler son pull sur un plateau, filmée par Agnès Varda. Est-ce que j’ai ça quelque part ? Oui, c’est ici.
Ensuite, il se lance. Il fait passer la complexité de certaines de ses phrases, bien réelle, en jouant avec le silence, en accélérant le rythme. Il mise sur l’accumulation, l’ironie subtile, ce qui fonctionne très bien. Nous rions du début à la fin dans une sorte de, comment dire, légèreté délivrante — et non de délivrance légère, ce qui serait autre chose.
Me référant au bel ouvrage que Sereine Berlottier vient de consacrer à la voix de Georges Perec, Ce qui passe, passe], quelques heures plus tôt je me posais la question de la pertinence, pour un auteur, de lire son texte en public. En tant qu’auditrice, mon avis est simple : s’il n’éprouve pas de plaisir à le faire ou si, plus exactement, il n’existe pour lui aucun enjeu, aucune mise sous tension (en dehors de toute question de timidité, introversion, maladresse, etc.) à effectuer cette démarche, vraiment, est-ce la peine ? Si rien ne s’adresse à nous, sa voix ne devient-elle pas une entrave pour arriver au texte qui, à lui seul, pourrait nous toucher ?
(Ce n’était pas le cas de Guy, au contraire.)
(Frise temporelle de Bruits déroulée et masquant Yves Martin, le libraire. Photo de Claro.)
N’y aurait-il pas, alors, en général, d’autres formes à trouver pour faire découvrir un livre ? Parfois, je me pose la question. Bien sûr, j’y pensais à cause de ma propre lecture à venir. Si ces moments en librairie comptent, pour moi, c’est parce qu’ils cristallisent, l’espace d’un instant, ce que j’ai mis des mois, des années à construire. Je conçois que ce ne soit pas le cas pour tous les auteurs, que ça puisse paraître à certains un passage obligé, quelque chose de gênant.
À la joie de Guy, venu de Los Angeles présenter son livre, j’ai reconnu, le jeudi, la mienne, aux Buveurs d’encre. J’avais peur qu’il n’y ait presque personne : il y eut, par rapport à ce que j’avais imaginé, le double d’auditrices et d’auditeurs. Certes, Les Buveurs, c’est une petite librairie, en termes de surface, on ne parle pas d’une foule immense. Mais peu importe, vraiment. Ce qui a compté, c’est en effet cette joie, que j’ai ressentie, d’abord, à être comme à chaque fois si bien reçue par Yves ; que j’ai eu l’impression de voir partagée par les autres, ensuite, alors que Bruits n’est pas le livre le plus riant du monde.
Auparavant, ma "mise en route" personnelle a consisté en une opération assez masochiste, a priori. Ayant un peu de temps devant moi, je suis allée me planter devant l’immeuble de mon ancien appartement, celui dans lequel tous mes livres publiés, jusqu’ici, ont été écrits (ou, pour le premier, Fenêtres, achevé). Au début, j’avais un casque sur les oreilles. La musique me protégeait. J’ai coupé la musique, puis j’ai enlevé le casque et j’ai regardé l’immeuble. Je me suis campée face à lui. J’avais besoin d’ancrer le moment à venir dans quelque chose de grave ou, disons, d’un peu solennel. Je n’avais pas pensé que j’allais être émue au point d’avoir peur de ne pas réussir à parler de Bruits. C’est pourtant ce qui s’est produit. Je n’en menais pas large, en arrivant aux Buveurs d’encre, pour cette raison même.
Et puis la f comme fiction s’en est venue, avec la lecture des premières pages en public. Elle m’a englobée, elle a fait rempart. Rempart mais aussi passerelle, point d’appui, point de départ vers d’autres aventures, j’espère. Je voudrais vraiment remercier celles et ceux qui sont venus, certains inconnus, d’autres rencontrés au fil d’une vie, du lycée au club de lecture rejoint il y a quelques mois en passant par la fac, le travail en start-up, et bien sûr, l’écriture, l’édition... Grâce à leur écoute dans cette librairie qui, l’an prochain, me soutiendra depuis vingt ans, une bascule s’est opérée.
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Messages
1. La mise en route, 22 Mars, 09:41, par Gilda
Zut alors, j’ai raté Guy Bennett et je ne sais même plus si j’ai su et noyée par la journée de boulot je suis rentrée chez moi sans y penser car seul comptait retour dodo lit douillet, ou si je suis tellement le nez dans le guidon que je n’avais pas su.
Je ne suis toujours pas retournée voir la maison de mes parents, que ma sœur et moi avons dû vendre, car pas les moyens de l’entretenir alors que nos vies professionnelles nous (main)tiennent ailleurs, précisément par crainte d’être saisie d’émotions.
C’est joli, j’ai reconnu ta voisine (bonjour à elle si elle passe par là) sans l’avoir jamais rencontrée, ni que tu ne l’aies jamais décrite - seulement parlé de l’expulsion qui vous concernait toutes et tous et de la recherche d’appartement - et je suis très contente de l’avoir rencontrée, même si je n’ai aucune solution à proposer (team Paris extra-muros)