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Le mépris

dimanche 19 Avril 2026, par Anne Savelli

(J’ai écrit ce texte assez tôt dans la semaine, avant le limogeage d’Olivier Nora, par Vincent Bolloré, de chez Grasset et le départ de plus d’une centaine d’auteurs de la maison d’édition. Je me sens bien entendu solidaire de ces auteurs, pensant en particulier à celles et ceux qui, à cause de leurs faibles chiffres de vente, retrouveront difficilement un éditeur, ainsi qu’aux salarié·es.
Ce qui suit peut sembler en décalage avec ce que je viens de dire et avec le fait que tout le monde prenne la parole, ces jours-ci, auteurs et éditeurs. Mais réfléchir à ce qu’on entreprend au quotidien pour faire circuler un peu de littérature est aussi à mes yeux une façon de s’exprimer, de résister aux rouleaux compresseurs.)

Bon. L’époque est sinistre, on le sait, et si je n’en parle généralement ni ici, ni sur les réseaux sociaux, ce n’est pas parce que j’y serais indifférente. La première fin de Bruits, celle qui a été mise de côté, était apocalyptique — ce que Frédérique Roussel, lorsqu’elle m’a interrogée pour Libération, avait pressenti, elle m’avait posé la question — et ce n’est pas un hasard. C’était outrancier, sans nuances, caricatural, mais cela signait ma préoccupation. Je n’en ai pas fini là-dessus et, en attendant de m’y confronter, d’une façon ou d’une autre, par l’écriture, je préfère créer de minuscules safe places ici, dans mon podcast ou lors des déambulations de L’aiR Nu, parce qu’agir (trouver des espaces libres, faire connaître des livres, écrire et faire écrire, arpenter le paysage) est a priori plus proche de ce que je suis que parler.

Pourquoi je ne supporte pas le fait de discourir sur l’actualité alors que la prise de parole est évidemment essentielle et qu’elle nous construit, nous fait réagir quand nous la recevons ? Pour des raisons personnelles, construites dans l’enfance et dans l’adolescence, certainement. Pour des raisons structurelles, aussi, parce que, fille, jeune fille, j’ai été confrontée à la captation de la parole par les hommes, à l’écrasement de la mienne, hésitante, en tâtonnement perpétuel (l’une des raisons pour lesquelles, au passage, les livres de Nathalie Sarraute ont tant résonné à la vingtaine, sans doute). J’aurais pu lutter contre, parler plus fort, vouloir m’imposer. Ma réaction, pour cela comme pour d’autres choses, a été différente : j’ai traité le mépris par le mépris.

J’ai toujours fait ça - par orgueil, parce que c’était la seule issue que je voyais ? Je ne sais pas. J’ai méprisé la bourgeoisie qui me méprisait, à Saint-Germain-en-Laye, et c’était facile : je ne l’enviais pas. Je n’avais aucune envie de lui ressembler (serre-tête, jupe-culotte, rallye, quoi encore ? me disais-je à la sortie du collège en regardant les mères de famille habillées en petites filles qui me toisaient).
J’ai méprisé les hommes adultes qui parlaient à mon décolleté au lieu de me regarder dans les yeux, quand j’étais étudiante (Je me souviens encore d’un enseignant-chercheur qui m’avait reçue quand je cherchais un directeur de recherches pour mon mémoire ; d’un commissaire de police que le voisin, cinglé, avait fait venir pour me faire la morale alors que je ne faisais jamais aucune fête, aucun autre bruit que celui de la vie quotidienne. J’avais 18 ans, alors).

Ce mépris, depuis les années Sarkozy, disons, m’est revenu. Il est à la fois le fruit de mon impuissance, d’une colère immense, d’un besoin de se protéger. Je suis pleine de mépris pour les destructeurs, Trump, Netanyahou et consorts, mais qu’est-ce que ça changerait de le clamer, en dehors de me donner une contenance, me dis-je — jugement que je porte sur moi, pas sur les autres, je le précise. J’ai la sensation que proposer Renata n’importe quoi de Catherine Guérard au club de lecture que je fréquente, travailler sur Delphine Seyrig et Delphine Bretesché, avoir écrit Bruits (m’)est plus utile.
J’ai peut-être tort.

Pourquoi cette photo, ci-dessus, de Bulle et Pascale Ogier dans Le Pont du Nord de Rivette ? Je l’ai déjà raconté au moment de la réélection de Donald Trump : ne supportant pas de le voir revenir, j’avais décidé de lui substituer le visage de Bulle Ogier qui, lorsque Trump est devenu président une première fois, avait expliqué qu’il lui colonisait l’esprit ; que malgré elle, elle ne pensait plus à rien d’autre.
J’ai retrouvé cette photo, découpée dans Télérama à l’époque où le voisin de palier faisait venir le commissaire, en déménageant - en revenant, c’est un hasard, dans le même quartier. En quarante ans, elle m’a suivie partout. Pour finir, j’ai décidé de la coller au-dessus de ma table de chevet, ce qui me permet de la regarder deux fois par jour. Le film, qu’à l’époque je n’avais pas vu, que j’ai mis des années avant de découvrir, continue de m’accompagner.

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