Livre numérique écrit par L’aiR Nu
(Pierre Cohen-Hadria, Mathilde Roux, Anne Savelli, Joachim Séné)
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Mille feuilles (semaine de rentrée)
dimanche 25 Août 2019, par
N’étant pas salariée, n’ayant pas de congés payés, la fin des vacances et le jour de la rentrée sont pour moi des données à géométrie variable : qu’est-ce qui compte ? Le retour à Paris ? La rédaction d’un mail ? La date notée sur l’agenda de la première réunion professionnelle ? Le budget prévisionnel à se coltiner ? Ou encore le temps qu’il fait, la nuit qui tombe, le Navigo à reprendre, le bureau à ranger...
Le désir impérieux de se remettre à écrire, pour commencer. Quelque chose gronde, après un été passé à penser Saint-Germain, entre corrections des épreuves, lecture de Retour à Reims de Didier Éribon - j’anticipe le fait qu’on va m’en parler comme on me parlera des livres d’Annie Ernaux, je me trompe peut-être, peu importe -, réflexions sur les transfuges de classes, comme on dit, etc.
Si on se réfère à ce rouleau compresseur qu’est la rentrée littéraire, nous sommes en retard : les services de presse ne seront envoyés que la semaine prochaine. Je vois se déployer, chez les autres, un ensemble de messages sur les réseaux sociaux ("je serai invité/e dans telle librairie, dans telle ville...", agenda prévu depuis longtemps) ; dans les vitrines, les premiers livres apparaissent et ailleurs, les premières polémiques. Chez eux, c’est l’automne. Ici, c’est encore l’été. Je viens de recevoir mon carton de livres, d’envoyer à mon éditeur la liste des suggestions pour les fameux SP. Au passage, c’est le seul jour de l’année, peut-être, où j’ai l’impression d’être pleinement une écrivaine professionnelle, celui où je peux croire que le livre va me porter, travailler pour moi sans que je l’accompagne, comme on dit. Sans travailler encore et toujours à autre chose qu’à l’écriture. Peut-être est-ce pour cela que le désir revient ?
(celui d’écrire)
Depuis longtemps, je range sur une étagère de ma bibliothèque l’ensemble de mes livres et les revues dans lesquelles j’ai publié. Puisque Saint-Germain-en-Laye s’y ajoute, profitons-en et modifions le classement : je prolonge le sentiment de satisfaction dans lequel la réception du carton m’a mise (sentiment qui ne dure, chaque fois, que vingt-quatre heures, ce qui est quand même peu !) en effectuant un nouveau rangement. De gauche à droite, les livres se dressent non plus dans l’ordre de leur publication, mais dans celui de leur arrivée dans ma tête. C’est plus cohérent.
Visuellement, ça reste chaotique, par contre : tailles, couleurs, maisons d’édition, il y en a pour tous les goûts. C’est baroque, jusque dans l’invisible (n’oublions pas les livres numériques, qui s’intercalent mentalement entre deux publications papier). Il faut croire que ça me ressemble.
Ce rangement de la bibliothèque se propage à tout l’appartement, engorgé à tel point qu’il faut vraiment se débarrasser, ces jours-ci, d’un grand nombre de livres (pour donner une idée, ils se comptent par milliers, plus par centaines depuis longtemps). C’est assez déprimant, par moments : on se demande ce qui nous a pris d’acheter tel ou tel livre (qui était-on, alors ?) ; on se dit que celui-là, non, vraiment, on ne le lira jamais, inutile de s’illusionner (voilà qui donne un petit coup de vieux) ; on se rend compte aussi du nombre de livres qui, tout respectables qu’ils soient, intelligents et bien écrits, n’auront pas marqué : aucun souvenir.
À propos de bibliothèque, j’ai écouté tout en rangeant cette émission sur le sujet. Hélas, ce qui m’a marqué, surtout, c’est le combat de coqs, feutré mais réel, entre les deux érudits invités (surtout un). Quel dommage, cette puérilité, ce besoin permanent, souterrain mais constant, de montrer qu’on sait tout, d’occuper le terrain... L’auditeur en oublie ce qui pourrait le nourrir, lui donner des envies de prolongement - c’est l’effet que ça m’a fait, en tout cas. Voilà qui me rappelle ce que Deleuze disait de la culture dans son abécédaire, tiens. C comme culture... Je cherche, ne trouve plus le passage sur Youtube mais tombe sur ce texte de Juliette Mezenc, Deleuze et nous. Vivant, vibrant, ouvert, mouvant, comme le montrent ces deux extraits :
Écrire avec : J’écris avec Deleuze, il fut tout un temps où je ne savais pas que j’écrivais avec Deleuze mais je sais ceci : j’écrivais avec Deleuze avant de lire Deleuze.
Olivier Cadiot disait récemment de lui qu’il était un « coach d’écriture ». Il le disait à la radio et avec le sourire, dingue tout ce qu’on voit en écoutant la radio.
Pour ça que les écrivains lisent Deleuze, parce qu’il fait écrire.
Bien sûr, il y a ce qu’il dit de l’écriture, de la langue d’un écrivain, cette langue forcément « mineure », si proche et si éloignée de la langue usuelle.
Mais c’est surtout qu’il le dit lui-même dans une sorte de langue étrangère, avec une manière bien à lui, que je ne comprends pas et que je comprends – tout comme à 10 ans je ne comprenais pas L’Idiot de Dostoïevski mais je lisais avec fièvre un texte fiévreux –, Deleuze écrit quand il écrit, il ne rédige pas de la philosophie, j’entends par là : il ne traduit pas en mots une pensée déjà pensée mais il pense en écrivant. Et cette pensée-là se fait en rythme, nécessairement, un rythme qui lui est propre. Il écrit quand il parle aussi, il écrit avec ses longs ongles dans l’air des formules poétiques.
Devenir : J’écris pour devenir, c’est LE verbe deleuzien, dans nos temps où il s’agit d’être une bonne fois pour toutes, identifié, fixé, de montrer patte blanche, uniforme et sans tache, une sorte d’identité solide, ce mouvement perpétuel de la vie que suggère le verbe « devenir » me donne de l’air.
De l’air, de la place, du mouvement : merci Juliette, et bon dimanche à tous.
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