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Quelques expériences

dimanche 29 Novembre 2020, par Anne Savelli

Cette semaine, j’ai tenté de suivre l’expérience de l’artiste Chloé Moglia sur le site de la Maison des métallos, le hub des attentions partagées, proche de ce que nous tentons dans Nos îles numériques. Mais je n’ai réussi à participer que les deux premiers jours. Voici ce que j’ai proposé, textes que j’aurais pu écrire ici ou sur L’aiR Nu, je pense.

Lundi

(notes dans le vide, pour l’instant, mais joie de me dire, d’avance, qu’il y aura peut-être un rebond)

À vrai dire, je ne suis pas arrivée ici par hasard, je crois. J’ai en tout cas tout de suite demandé à participer : écrivaine, je fais partie d’un collectif, L’aiR Nu, qui s’intéresse justement à ces questions du ralentissement (en lien avec la connexion, de notre côté). Mon travail du moment, c’est d’inventer des îles numériques, ce qui n’est pas très éloigné.

N’empêche : sans la première proposition, celle du dessin, est-ce que j’aurais réussi à calmer les effets du stress dans la salle d’attente tout à l’heure, alors que je devais patienter avant de voir un spécialiste pour un rendez-vous (un peu) redouté ? Lire, dans ce cas, ne fonctionne pas, le scroll sur le téléphone moins encore. Dessiner très mal, avec la sensation de n’avoir pas refait ce geste depuis le lycée, fut une façon de dompter sans enjeu ce que les nerfs tricotaient de leur côté (qu’est-ce qu’il va me dire ? Est-ce que tout va bien ?). Premier objet : un distributeur de gel devant moi devenu plat comme une limande, raide sur son plateau. Plaisir de se dire qu’on peut gommer, recommencer, que la marge est immense jusqu’à la satisfaction. Plaisir, oui, parce qu’il n’y a pas de demande, rien à prouver : une légèreté.

Il y a encore un patient avant moi ? Aucune importance : j’ai sa chaise à dessiner.
Aussi, merci, déjà.

Mardi

Décélérer, voilà exactement ce dont j’ai besoin en cette fin d’après-midi après avoir animé le dernier de trois ateliers d’écriture en visioconférence avec une classe de 6e que je n’ai jamais vue “en vrai” et qui s’est révélée assez agitée, cette fois, à cause du protocole sanitaire, lequel met le bazar dans les couloirs du collège et a perturbé le groupe — c’est en tout cas ce que j’ai compris de l’autre côté de l’écran.

C’était notre dernière séance et elle m’a demandé une grande énergie.

Avec le professeur, nous sommes quand même parvenus à un résultat — du reste les élèves avaient l’air contents, à la fin ils ont applaudi, j’ai souri, on s’est dit au revoir — il y a une publication à la clé, les textes vont être imprimés, ils formeront un livre, un vrai, ça ne rigole pas — tout cela procure des émotions, il y a un peu d’enjeu, il faut avouer.
Écrire à partir de tirets cadratins sur un sujet donné — la fraternité, la sororité — telle était l’idée de départ et c’est pour ça que je continue — là, maintenant — détourner cette ponctuation c’est comme prolonger l’atelier — le ralentir — le calmer — c’est en atténuer les secousses.

Écrire de cette façon, pour une classe de sixième dite en difficulté, c’était difficile en effet, j’avais mis la barre assez haut — je la mets toujours — mais je trouve qu’ils ont réussi. Une jeune femme de la Maison de la poésie a suivi la visio à distance — je ne sais pas ce qu’elle a pensé du brouhaha — dommage qu’elle n’ait pas assisté aux séances précédentes, me dis-je — si ce n’est qu’en même temps, j’avais besoin de nouer un lien de confiance avec les élèves, les fois précédentes — bref.
Décélérer : ne pas refaire le match.

Se savoir observé.e met aussi un peu la pression — il faut s’en dégager, ce n’est rien.

Je descends de chez ma voisine, qui me prête son appartement en travaux lorsque j’anime des ateliers. La nuit tombe, déjà. Que faire ? J’écris ce texte. Les phrases sont de plus en plus courtes, signe, peut-être, de la fin de l’emballement.
J’espère.

Et puis, pendant que j’écris, le professeur m’appelle, mi pour m’expliquer le chahut — des bagarres dès le début de la journée, un enseignant en difficulté dans la salle d’à côté qu’il est venu aider — mi pour me dire qu’il est content, que le résultat est là, que les élèves ont écrit et que moi, je ne les ai lâchés à aucun moment.
C’est vrai, mais c’est bon à entendre.

Il faudrait savourer ces mots. Il faudrait ne plus faire que ça.

Mercredi et jours suivants

Je n’ai pas poursuivi l’expérience : j’avais trop à faire, ou besoin de repos, ou les deux. Ce dimanche, je me permets de copier ici également les cinq situations proposées par Chloé Moglia, parce qu’elles me semblent parlantes pour tous (je ferai un article là-dessus dans la rubrique ressources de Nos îles avant la fin de l’année, certainement) :
« • Situation 1 - On s’exerce Suspendre le jugement pour accéder à ce qui a lieu, là, maintenant
On dessine les yeux fermés de la main gauche, de la main droite ou à deux mains, pour rater joyeusement, rater encore, rater mieux. Un auto-portrait, un animal de la forêt, une fois dix fois ou cinquante. Il y faut de la détermination à dessiner, du lâcher prise dans le crayon !
Situation 2 - On décélère Résister aux stimuli permanents qui épuisent notre attention
On prend le temps de suivre avec attention l’escargot ou tout animal minuscule et lent qui trace sa route dans un parc, sur un mur de la cuisine, le long du canal de l’Ourcq… On filme, ou on en parle, ou on en fait des relevés, ou on l’écrit !
Situation 3 - On s’observe Se mettre à l’écoute de soi pour mieux traverser le monde
On marche le long d’une ligne, 1h, 1km ou quelques centimètres. Ce peut être n’importe où ou n’importe quand, à l’endroit ou à l’envers, seul ou dans la foule. Nous nous mettons à l’écoute de ce que nous traversons dans nos corps et nos états rêveurs. On le partage.
Situation 4 - On cartographie nos imaginaires Relier nos lectures comme des points sur la carte de nos pensées multiples
On établit la cartographie de la bibliothèque de Chloé Moglia dont la compagnie se nomme Rhizome… en traçant des liens entre les livres, qu’on enrichit ou qu’on bouleverse pour créer de nouvelles cartographies de sens.
Situation 5 - On médite nos urgences Passer du sentiment au sens de l’urgence, un temps où on a su ralentir la décision
Parce que parfois, non, urgence ne rime pas avec précipitation, on témoigne d’un moment d’urgence, une situation où on a su suspendre notre frénésie à agir. »

J’aurais sûrement encore beaucoup à dire de cette semaine écoulée, mais j’en reste là, vous invitant seulement, toutes affaires cessantes malgré la décélération, à lire Marseille festin ! de Delphine Bretesché, un régal d’attention aux autres justement (au sein desquels soi-même, et voilà qui forme un tout). Vous pouvez même commencer par l’écouter, interrogée par Paul de Brancion pour Diacritik :

Chloé Moglia (que je ne connais pas) ou Delphine Bresteché (que j’aime d’une grande amitié) : le partage par l’exemple, par l’action. Merci à elles deux et heureuse semaine à tous.

Galerie

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