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site d’Anne Savelli

Temporalité maîtrisée (ou non)

dimanche 15 Février 2026, par Anne Savelli

(Illustration de l’article consacré à Bruits par Suzanne Ménard, que je remercie, pour Mare nostrum)

Je me dis que je vais toujours raconter un peu la même chose, ici, jusqu’à mon départ pour le Japon : décrire ce chaos intérieur qu’est la parution d’un livre, ce moment où on se sent soumis, malgré soi, aux réactions, aux absences de réactions, à différentes formes de réalités :

  • celle du marché du livre, la jungle, impitoyable, qui vient rappeler sans cesse que la concurrence est féroce, que les jours défilent, inexorablement, et qu’au bout d’un mois le voilà passé, ou presque, à tout autre chose
  • celle de mon entourage, chaleureux, attentif, aimant, réconfortant
  • celle de la marche du monde dont je ne parle jamais ici ni sur les réseaux parce que je ne veux pas (entre autres) faire de ma colère quelque chose d’éruptif
  • celle de ce qu’il faut développer au fond de soi, patiemment, malgré tout : une forme de calme, de mise à distance qu’honnêtement par moments je trouve héroïque
  • celle du livre suivant, du monde intérieur à réinventer, à reconstituer, même dans le désert
  • celle du travail à créer, auquel croire, pour lequel chercher des moyens (je parle ici de Par-là Paris, d’une part, et de mon podcast de l’autre)

(Merci à mon frère pour cette photo.)

Cela posé, il faut bien dire que ce début de semaine aura été spectaculaire, dans mon petit monde intérieur. Lundi, à la sortie du train dans lequel je me trouvais après un week-end en famille, j’étais attendue par le photographe de Libération Cyril Zannettacci, avant d’enchaîner par un entretien sur Bruits avec Frédérique Roussel — c’est la toute première fois que le journal parlera d’un de mes livres, tout arrive ! Au moment où j’écris, je ne sais pas encore quand l’article paraîtra, ce samedi ou le suivant.
J’ai prévenu : être prise en photo me rend malade, je ne supporte pas l’objectif braqué. L’attente même infime durant laquelle il est demandé de poser me met dans tous mes états — je n’ai pas écrit Musée Marilyn par hasard, et par ailleurs, tout cela est contenu, caché et révélé, dans un chapitre de Décor Daguerre.
Le photographe le sait, il a apporté un petit miroir dans lequel je pourrais, a priori, contrôler la situation. En réalité, nous jouons avec le décor, autour de la gare de Lyon. Ce que je vois n’est presque jamais mon visage, plutôt le paysage, éléments graphiques de façades me rappelant Claire Dolan de l’immense, osons le mot, Lodge Kerrigan. (Je me souviens avoir écrit sur ce film pour un hors série d’Inculte, il faudrait que je reprenne ce texte, tiens, un jour, et peut-être le mettre en ligne ici.) Le photographe est doux, patient, il aime son métier, dont nous finissons par parler — je me dis alors qu’il aurait fallu avoir un micro et l’interroger, lui.

Ensuite, il faut parler du livre. Rendez-vous au Train bleu, où je crois n’avoir jamais bu un verre. Disparaît ce qui m’occupe l’esprit depuis plusieurs jours, cette question de la photographie mais aussi un problème de santé dentaire à résoudre (c’est fait, depuis, ouf). Mes réponses à Frédérique Roussel partent sans doute dans tous les sens mais enfin, le livre est ainsi, tissé de mille fils, et il me ressemble. C’est ce que je me suis dit, quand je terminais d’écrire Bruits : que tout surprenant qu’il soi pour moi-même, c’était peut-être le meilleur reflet de la façon dont je me perçois, intérieurement.

Juste après, me voilà à écouter, en librairie, plusieurs autrices et un auteur. Ils parlent de l’influence d’une autre écrivaine sur leur destinée, en l’occurence Marguerite Duras. Je repense à ce que Joachim Séné écrivait dans sa lettre dispersée il y a quelques jours : ce qui permet à l’oeuvre d’un artiste de survivre, c’est le fait d’être convoquée par d’autres artistes. J’y pense, mais me revient en boomerang, durant cette même soirée, la réalité économique du secteur du livre : Bruits est sorti il y a plus d’un mois et il faut se dépêcher de dénicher des invitations pour en parler car vite, très vite, très très vite, ce sera trop tard.
Tout cela, le lundi.

(En furetant dans les beaux quartiers pour une déambulation printanière de L’aiR Nu.)

Le lendemain soir, après avoir pris le temps de faire, une fois de plus, tout ce que je pouvais pour mon livre (contacter le libraire qui me soutient, nourrir ce site à coup d’agenda et de recensions), je retrouve une amie — celle qui a planqué Bruits dans une vitrine la semaine dernière. Elle m’écoute parler de ces montagnes russes puis me donne une explication que je trouve très juste : elle me dit que le problème, c’est d’être soumise à des temporalités (la publication de l’article de Libé cette semaine ou la semaine suivante, la vie de mon livre en librairie, les invitations à des festivals qui n’arrivent pas...) que je ne maîtrise pas. C’est la non-maîtrise qui envahit tout, empêche de se concentrer sur la suite (le travail en cours, le livre d’après et même, le voyage à venir la semaine prochaine !).
Elle a raison. Voilà qui est lumineux et de fait, le lendemain soir, je me réjouis absolument de ce qui arrive. J’ai décidé, au club de lecture que je commence à fréquenter dans mon quartier, de présenter Détruire tout, de Bernard Bourrit. Personne ne m’a rien demandé, je ne suis pas en mission pour Inculte, ni pour l’auteur, n’ai de compte à rendre à personne. Je lis un passage du livre, j’en parle comme je peux et je sens, à ce moment précis, une très belle écoute. Voilà. Rien de plus, rien de moins. Juste un moment de vie vivante, comme disait Delphine Bretesché.

(Début de mur d’images qui sera centré sur les Delphines, DB et DS. Un grand merci à Arnaud de la Cotte pour cette photo que nous partageons, maintenant.)

Galerie

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