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site d’Anne Savelli

Epuisement des chaufourniers

jeudi 27 Novembre 2025, par Anne Savelli

Méthode : partir du bas de la rue et regarder, en remontant, les côtés pair et impair de manière alternative. Situation : La rue des Chaufourniers, perpendiculaire à la rue de Meaux puis à l’avenue Mathurin Moreau, est proche de la place du Colonel Fabien. S’ouvrant littéralement sur elle, rue de Meaux, le magasin Martel, Bricolage Bois au détail depuis 1961, institution du quartier dont la façade a été récemment repeinte en orange et gris (précédemment, elle était grise et jaune), s’étale sur deux numéros, qui communiquent à l’intérieur (on passe d’une boutique à l’autre par le sous-sol, sans forcément s’en rendre compte). Souvenir : précédemment, Martel possédait même trois boutiques accolées. La troisième a été cédée, me semble-t-il, à un magasin d’alimentation juif, qui a fermé. Une étude de notaire a ensuite pris sa place. Mais mon souvenir est flou. Il est également possible que la fermeture ait eu lieu de l’autre côté des deux bâtiments restants. Le troisième magasin Martel serait alors devenu Stellarose, une boutique de jolies choses dans laquelle je ne vois jamais personne, ni entrer, ni sortir. Vérification temporelle Google Street View : en 2019, le troisième « pan Martel » était déjà vendu, mais impossible de savoir de quel côté. Ni la future (?) étude de notaire, de couleur marron, ni la boutique de droite (Stellarose), alors grise, ne portent sur l’image de nom ou d’enseigne. Podcast : je découvre un épisode de l’émission Ici et là de Radio Campus, datant de 2017, consacré à Martel. Je l’écoute. Autocritique : il faudrait que je garde ces informations pour la rue de Meaux, mais je suis trop curieuse, je vais au bout, avant de poursuivre ma description. Voilà. Reprenons.
Côté pair, on accède à la rue des Chaufourniers par le début de la rue de Meaux, dont le premier tronçon, partant de la place Colonel Fabien, est devenu piéton et végétalisé il y a quelques mois (ou années, déjà ?). À l’angle de la rue de Meaux et de la rue des Chaufourniers s’est longtemps tenue une épicerie, désormais fermée. Monsieur Martel, dans l’émission de radio précitée, se souvient qu’avant, se tenait un café. Street art : l’épicerie est ornée de cinq dessins de visages stylisés vus de profil, rappelant ceux de Jean Cocteau. Ils sont associés, chacun, aux mots suivants, écrits à la place des yeux : parcours – parchemin – cheminer – lueur – secte.

Au 2 rue des Chaufourniers, Lavotronic, un lavomatic, indique sympathiquement, sur la vitrine, en lettres de néon : lessive gratuite. Action : un camion tagué se gare. Bande-son : un oiseau, suivi d’un bruit plus ou moins continu de karcher. Parfum : celui de la lessive véhiculé, en permanence, par un nuage de vapeur chaude sorti de Lavotronic, dont la porte est toujours ouverte. Performance oloé : entrer pour prendre des notes assises sur l’une des deux chaises pliantes à disposition. Attente : un unique client utilise ces deux chaises, l’une pour lui, l’autre pour son sac. Il ne semble pas prêt à partir. Dans l’attente, je remarque une affichette « chat perdu » indiquant que Mishka, un matou gris aux yeux jaunes, a disparu depuis quinze jours. La dernière fois, il a été vu rue de Meaux. « Récompense : <3 » a été rajouté au feutre. Pleutre, j’abandonne le Lavotronic, dont le client m’observe, méfiant, peut-être, tandis que j’écris dans mon carnet. Diversion : côté impair, un grand escalier extérieur en colimaçon semble ne jamais mener personne nulle part. Côté pair, au 2B, une autre affichette, « Merci de ne pas uriner sur le mur de notre maison (ainsi que vos compagnons à quatre pattes) » a été collée à l’angle. Au sol, une longue trace d’urine, justement – non récente. La maison s’appelle La Pièce blanche. Souvenir : lorsqu’elle accueille des expositions temporaires (photos, tableaux, installations), la porte est ouverte.
Coup d’oeil sur le web : la Pièce blanche n’est pas une « maison » mais un espace à louer (« espace modulable pensé pour recevoir tous vos événements : expositions, pop up stores, ateliers de pratiques corporelles »). Toute la façade est vitrée, mais rendue invisible aux regards, car opacifiée.

En face, le trottoir impair est intégralement dédié à la cité blanche (désignation informelle mais commune, dans le quartier, en opposition à la Cité rouge qui, elle, est nommée ainsi par tout le monde, institutions comprises, d’où sa majuscule). La cité blanche s’étend sur les numéros 3, 5, 7, 9 et 11. Le premier numéro, invisible, donne sur un pan de « jardinet » inaccessible, fermé par une grille à travers les barreaux de laquelle sont jetées, avec une constance remarquable, un certain nombre de cochonneries (canettes et bouteilles de plastique vides, en particulier), plus ou moins cachées par deux arbres, au pied de l’escalier en colimaçon sus-dit. En avançant, on s’aperçoit que la porte à code de la longue grille de la cité blanche est ouverte. Sur la pelouse, des tuyaux et palettes rappellent que des travaux conséquents (remplacement des fenêtres, par exemple) ont été effectués et ne sont pas encore terminés.
Action discrète : côté pair, dans le caniveau, un vent léger déplace un sac vide de fraises Tagada. Observation : les logements sociaux, côté pair, par leur forme arrondie et leurs espaces verts, effraient moins que la Cité rouge, pourtant belle (bien plus belle). Le jardin de l’immeuble arrondi, qui compte quatre grands arbres et des buissons, est inaccessible au promeneur (grillage, porte à code). Esthétique : dans le caniveau, des bris de vitre. Rappel (« Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié. ») : au 10, une boutique bleue, fermée, recèle un atelier de réparation de vélos. Mouvement : passe un jeune homme musicien (violoniste ?), la housse de son instrument portée comme un sac à dos. Au 12, une « société de marquage industriel » à laquelle je n’avais jamais prêté attention indique « SMI, l’art du marquage ». C’est un peu raté, pour le coup. Action : côté impair, devant la cité blanche, un brancardier fait entrer une personne âgée dans une ambulance, tandis que le conducteur attend. Je ne vois que les cheveux gris du ou de la malade. Fief : côté pair, nous voilà aux Frangins, bistrot dont l’accueil est connu et apprécié. Souvenir : du café précédent reste une photo prise sur le trottoir de l’avenue Mathurin Moreau, qui se trouve dans mon appartement. Coup d’oeil rapide : en ce début d’après-midi, par temps doux, il y a du monde en terrasse, mais pas trop. Figure locale : à l’angle de l’avenue Mathurin Moreau et de la rue des Chaufourniers côté impair, se tient l’homme d’Irlande (→ Des oloés). Il range des choses dans ses poches. Voisine : en traversant, j’aperçois Anne C à la boulangerie. Constat : la vitrine de la librairie Longtemps présente depuis un moment une thématique Minecraft. En faisant plus attention, je découvre également une mise en avant de "The nice house by the sea". Coup d’oeil sur le web : il s’agit d’un comic (comics ?), « véritable phénomène en librairie », qui raconte l’histoire de douze experts réunis dans une maison paradisiaque au bord de la Méditerranée, élus pour survivre à la fin du monde. Constatation : je suis contente d’apprendre quelque chose. Autre constatation : le traditionnel coin réservé aux enfants, dans la vitrine, est pris par des livres de cuisine du sud de l’Europe (Italie, Grèce). Retour à la rue des Chaufourniers. Côté pair, l’espace est squatté depuis des mois par les travaux de la Cité rouge qui stockent leur matériel le long du trottoir, protégé par des grilles. Côté impair, à l’angle, une pharmacie trop chère dans laquelle je ne me rends jamais. La suit un barber shop, puis une boutique vide, grise, absolument neutre, à laquelle je n’ai jamais prêté attention. Pleutre, à nouveau, je me cache derrière le grillage des travaux, côté pair, pour observer ce côté impair. Après la boutique vide apparaît un petit magasin de retouches qui annonce être spécialisé dans les « robes de mariées, robes de soirée ». Constatation : je n’ai jamais vu la moindre robe en sortir. Étonnement : je réalise brusquement que le coiffeur mixte où je ne suis entrée qu’une fois a disparu depuis des années. Souvenir : les clientes, sans doute empêchées de le faire chez elles, fumaient à qui mieux mieux dans l’étroite boutique. On sortait de là coiffée, mais puante, les cheveux imprégnés de l’odeur du tabac. Note : la façade de l’immeuble haussmannien collé au mien, au 25 bis, indique « Joseph Mignatar1, entrepreneur, 1902 ». En remontant, toujours côté impair, on tombe sur un podologue pédicure fermé. Demi-tour : dans le dos, apparaît la nouvelle entrée, rue des Chaufourniers, de la Cité rouge, bien différente de l’ancienne. Historique : le bâtiment Chaufournier, qui date des années 1970, a été ajouté bien après la cité elle-même, pur produit de briques rouges des années 1930. (Inclusion de souvenir : cette partie plus récente de la cité, ma voisine Jacqueline la détestait) (→projet Jacqueline).

Historique, suite : l’ancienne entrée rue des Chaufourniers a été, jusque récemment, le fief officieux mais incontestable de la « bande de la Cité rouge » qui la squattait toutes les nuits. Pour empêcher ces réunions, sur une vingtaine d’années, elle a successivement été munie d’une double porte, très haute et large, puis d’un code (qui a tenu vingt-quatre heures), puis d’une cloison séparant les deux parties de la porte. La nouvelle entrée, en pente douce, conduit à la cité par un espace vert. Franchissement de seuil : je décide de l’emprunter, la porte étant, certes, pourvue d’un code, mais qui se révèle inutile puisqu’elle reste, tacitement je pense, toujours entrouverte. Surprise : au passage, un jeune homme, écouteurs sur les oreilles, me dit bonjour. Constatations subjectives, successives : soit je fais illusion, en tant qu’habitante de la cité, soit tout le monde me connaît dans le quartier, supposé-je + voilà qui me fait plaisir, en tout cas + arrivée à mi-pente, je découvre que l’immeuble collé au mien est nettement plus beau (que le mien). Constatation objective : il compte deux étages de plus. Information récente : le nouveau propriétaire de notre immeuble a voulu le surélever de deux étages quand il l’a acheté, mais la mairie s’y est opposée. Évidence de quartier : cette partie de Paris, construite sur des carrières de gypse, est un gruyère et risque, à tout moment, l’effondrement. Évidence énervée : il faut vraiment être débile pour ne pas le savoir. Observation secrète : redescendue sur le trottoir, toujours cachée derrière les grilles des travaux, je suis la vie du Navigateur, le café-tabac de mon immeuble qui ne fait plus tabac mais résiste à l’ignare, ou cynique, ou les deux, propriétaire. Contact : je croise la compagne de l’ancienne marchande de journaux et papetière que j’aime bien, et à qui nous avons annoncé le non-renouvellement des baux des locataires de notre immeuble il y a quelques jours, en les croisant, là aussi, par hasard, alors que nous ne les voyons plus jamais. Elles pensaient, d’ailleurs, que nous avions déménagé. Croyance : il n’y a pas de hasard. Complément : il n’y a que des rendez-vous. Coup d’oeil sur le web : c’est une citation de Paul Éluard, reprise par une romancière auto-éditée qui en a fait le titre de son livre. Lecture : l’association de consommateurs qui a installé ses bureaux il y a plusieurs années au rez-de-chaussée de la Cité rouge et a, depuis, installé des protections vitrées aux fenêtres, s’en sert pour placarder le slogan Gare aux arnaques !

Surprise : au croisement de la rue des Chaufourniers et de l’avenue Simon Bolivar, je découvre un panneau « rue Bolivar » que je n’avais jamais remarqué. Question : De quelle modestie, ou de quelle flemme, est-il la marque ? Bande-son : travaux qu’on effectue à l’intérieur de l’immeuble qui fait face au Navigateur. Souvenir : cet immeuble abritait, il y a presque vingt-cinq ans, une agence immobilière dont j’avais regardé les annonces en vitrine alors même que nous nous apprêtions à signer notre bail. L’une d’entre elles, située dans le Xe, correspondait à nos attentes, mais, trop fatiguée, je n’ai pas eu le courage de franchir le seuil pour savoir si l’appartement était encore libre, ni où il se trouvait exactement. Sentiments : autoflagellation, regrets éternels, tant pis. Depuis, l’agence a disparu et cet immeuble se trouve, perpétuellement, en consolidation. Lecture : une affichette « chien perdu » annonce que Sadie, peureuse, s’est égarée avenue Secrétan. Animalerie : un jeune homme promène, justement, son chien. Parfum : de shit, mais où ?

La rue des Chaufourniers, qui se termine en impasse, est déserte. Coté pair, cependant : un homme est assis dans une voiture à l’arrêt. Nous voici en bas de la butte Bergeyre, dont l’accès est, à cet endroit, interdit. Derrière la grille qui cerne le coteau apparaissent, dans la pente, des vignes cultivées. Deux panneaux indiquent, soit que les chiens sont interdits, soit le montant de l’amende à laquelle seront soumis leurs maîtres s’ils ne ramassent pas les déjections. Interdiction : côté impair, une autre grille empêche les chiens et les gens de se rendre dans un coin verdoyant où trois contreforts, soutenant un mur, se révèlent. Calcul : au jugé, je compte au moins deux hommes dans des voitures à l’arrêt, peut-être davantage. Supposition : si je prends une photo du coteau de la Butte Bergeyre, je passe pour une touriste. Fabulation : si je prends autre chose en photo, dans l’impasse, on ne comprend plus ce que je fais là et je laisse croire que je suis une espionne, un flic en civil. Admiration : le côté impair du trottoir est fourni en plantes de toutes sortes, que je photographie, justement. Plus bas sur le trottoir, un tas destiné aux encombrants permet d’entrevoir, dans un sac, une essoreuse à salade bleue.

Texte écrit pour le projet Par-là Paris à la manière de Thomas Clerc dans Paris Musée du XXIe siècle (10e et 18e arrondissements), après avoir appris au printemps 2025 le non-renouvellement des baux de l’immeuble dans lequel Jacqueline, Martine, Anne et d’autres que moi encore vivaient jusqu’ici. Mise en ligne le jour de mon déménagement.

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